« Ça suffit les conneries : 15 dollars et un syndicat ! ». Retour sur la journée d’action du 15 avril aux Etats-Unis

Le 15 avril, des salarié-e-s de la restauration rapide se sont mis en grève à travers le monde. Aux Etats-Unis, où le mouvement Fight for $15 prend de plus en plus d’ampleur depuis ses débuts en 2012, des grèves et des manifestations ont eu lieu dans plus de 230 villes. Dans ce texte, David Moberg revient sur ce qui, pour certains, représente la plus importante mobilisation de travailleurs précaires et sous-payés jamais enregistrée dans l’histoire du pays.

Sur une pancarte, en lettres manuscrites, l’inscription : « McDonald’s : ça suffit les conneries. 15 dollars et un syndicat. » C’est avec ces revendications qu’ont défilé au moins 3 000 manifestants à Chicago, lors d’une marche vers un McDonald’s du quartier central du Loop, près de la chambre de commerce de la ville. Selon les organisateurs, des manifestations réunissant des employés de la restauration rapide et d’autres travailleurs sous-payés ont eu lieu dans 236 villes des Etats-Unis et près de 100 villes dans le monde, de Sao Paulo à la Nouvelle Zélande en passant par Glasgow et Tokyo, afin de faire pression sur des employeurs comme McDonald’s pour qu’ils augmentent le salaire de leurs employés.

Selon les organisateurs, il s’agit de la plus grande manifestation de travailleurs sous-payés de l’histoire des Etats-Unis. Il pourrait même s’agir d’une des plus importantes manifestations mondiales jamais organisées par des travailleurs contre des multinationales, dont l’impact est renforcé par les récentes enquêtes menées en Europe, mais aussi par les actions en justice intentées contre McDonald’s pour violation du code du travail, des règles d’hygiène et de sécurité, des lois fiscales, etc.

Grâce à une campagne de communication acharnée, les actions menées par les employés de fast-foods ont gagné en visibilité : certains employés ont quitté leur poste, comme lors d’une grève traditionnelle. Selon les militants, cette mauvaise publicité peut coûter cher à des entreprises soucieuses de leur image de marque et permettre de nouvelles possibilités de mobilisation.

Ces manifestations ont également eu une résonance politique, à l’échelle locale et nationale. Seattle et Sea-Tac dans l’Etat de Washington ainsi que San Francisco ont revu à la hausse le salaire minimum, qui s’élève désormais à 15 dollars de l’heure. Un changement qui pourrait bientôt inspirer Los Angeles et le district fédéral de Columbia. A Chicago, le maire Rahm Emanuel, qui faisait face à une forte opposition politique, a consenti sous la pression à une augmentation du salaire minimum, étalée sur plusieurs années : ce dernier atteindrait alors 13 dollars de l’heure. C’est bien au-delà de ce qui était envisageable il n’y a pas si longtemps. L’année prochaine, ce mouvement devrait maintenir la pression sur les candidats à l’investiture démocrate – y compris la prétendante à la présidence Hillary Clinton – et les inciter à se prononcer en faveur d’une hausse du salaire minimum.

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Vers un mouvement de tous les travailleurs précaires et sous-payés ?

Certains syndicats bien implantés ont joué un rôle clef dans le développement du mouvement au cours de ces deux dernières années et demie. C’est le cas notamment de Service Employees International Union (SEIU), qui a largement financé et soutenu le mouvement Fight for $15, mais également de United Food and Commercial Workers (qui a donné naissance à OUR Walmart) et, à Chicago, de l’organisation United Electrical Workers (à l’origine de WWJ, Warehouse Workers for Justice1) un syndicat très dynamique, malgré son faible nombre de membres. Des membres de WWJ, dont certains travaillent dans une usine de la banlieue de Chicago où sont fabriqués des gobelets en carton pour McDonald’s, ont également participé à la manifestation du 15 avril.

Des travailleurs d’autres secteurs sont venus grossir les rangs de la manifestation du 15 avril : des aides-soignantes et des aides à domicile, des étudiants, des employés d’universités, des personnels d’aéroports et d’autres, dont beaucoup étaient des membres connus de SEIU (ou auraient pu l’être). Une hausse du salaire minimum à 15 dollars de l’heure rendrait un grand service à la plupart d’entre eux. Mais la dégradation des conditions de travail dans ces secteurs à bas salaires vient également de méthodes de management comme le recours au travail à temps partiel, imposant aux employés des horaires irréguliers pour des salaires qui le sont tout autant.

Prenons l’exemple des employés de l’entreprise UPS qui travaillent à plein temps. Ceux-ci commencent souvent leur carrière à environ 18 dollars de l’heure tandis que les employés à temps partiel gagnent en général 11 dollars de l’heure, même si tous sont encadrés par le syndicat des camionneurs (Teamsters). A mesure que le mouvement Fight for $15 prend de l’ampleur, il gagne le soutien de nombreux travailleurs qui sont sous-payés malgré les conventions collectives en vigueur dans leurs entreprises. Même dans un secteur comme l’industrie automobile, où les syndicats sont bien implantés et les salaires traditionnellement élevés, l’établissement d’un salaire de base de 15 dollars de l’heure permettrait d’améliorer les conditions de travail des ouvriers qui commencent sur les chaînes de montage et de ceux qui travaillent à temps partiel.

Lorsque Darrel Tucker, 52 ans, a commencé à travailler à mi-temps pour UPS à New York, il était payé 8 dollars de l’heure. Il avait été recruté par une agence d’intérim dans une structure d’accueil qui lui servait de domicile provisoire. Il a évolué au sein de l’entreprise et travaille à présent à temps plein, pour un salaire qui atteint presque 19 dollars de l’heure. « L’une des raisons de mon implication dans la mobilisation, c’est que je comprends ce que c’est que d’avoir du mal à joindre les deux bouts » dit-il, même s’il n’a d’autre choix que d’occuper un logement social à New York, où les loyers sont parmi les plus chers des Etats-Unis.

Ce n’est pas pour rien que la manifestation a été organisée le jour de l’impôt 2 (Tax Day). Les organisateurs voulaient ainsi montrer combien la dépendance des travailleurs sous-payés vis-à-vis des services publics financés par les contribuables n’est que la conséquence des salaires de misère versés par des entreprises comme McDonald’s, ce qu’a mis en lumière un rapport récent de l’Université de Californie à Berkeley.

« Le travail devrait suffire à assurer des conditions de vie décentes. » a déclaré Mary Kay Henry, présidente de SEIU lors d’une manifestation très matinale dans la baie de San Francisco, où des groupes religieux, des travailleurs sociaux et des organisations œuvrant en faveur de la justice sociale (comme par exemple le mouvement #BlackLivesMatter 3), étaient venus manifester leur soutien à la mobilisation.

Tim Sylvester, le président de la section locale 804 (dont fait partie Darrel Tucker) et candidat à la présidence internationale du syndicat des camionneurs encourage ses militants à participer à la manifestation du 15 avril. Selon lui, « la mobilisation par le bouche à oreille est le meilleur moyen de montrer aux entreprises que les travailleurs ont le pouvoir. »

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Les syndicats et le mouvement, une relation complexe

Le mouvement Fight for $15 se compose en majorité de travailleurs qui n’appartiennent à aucune structure syndicale reconnue. Cependant, les idées qu’ils défendent et leurs actions directes et collectives en font un syndicat à part entière, même s’ils n’en portent pas le nom. En effet, en ayant l’audace de se donner un but apparemment inatteignable – doubler d’un seul coup le salaire de base presque partout dans le pays, sans se satisfaire de petites améliorations – ils sont une source d’inspiration pour l’ensemble des travailleurs aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis, les travailleurs les plus mal payés ont souffert en silence, mais cruellement, de la croissance des inégalités et de la stagnation des salaires au cours des quarante dernières années. Leurs emplois de fortune sont ceux qui se multiplient le plus vite et, selon les statistiques, cette situation ne devrait pas changer. Selon une enquête récente menée par le National Employment Law Project, sur l’ensemble des travailleurs, environ 42 % gagnent moins de 15 dollars de l’heure.

Ces travailleurs, qui comptent en moyenne plus de jeunes, de femmes et de personnes de couleur, sont à la fois les moins syndiqués du pays et les plus disposés à l’idée de former un syndicat, malgré leur peu d’expérience directe de l’organisation syndicale. Ils ont longtemps été considérés comme une main d’œuvre volante et instable, difficile à organiser.

Mais beaucoup ont démontré qu’ils avaient la volonté d’agir, même sans le soutien de la majorité. Grâce à leurs actions, ils ont peu à peu rallié à leur cause non seulement leurs équipiers mais également une partie de l’opinion publique. Ils ont été capables de canaliser l’enthousiasme et la spontanéité de leur jeunesse en vue d’un projet juste, forçant ainsi le respect et faisant admettre la légitimité de leurs revendications.

Ils ont dû néanmoins affronter les sarcasmes de nombreuses personnes, qui ne portent aucune considération pour leur travail, qualifié de boulot temporaire, non qualifié, de job d’étudiant, tout en bas de l’échelle. Un boulot qui ne mérite pas un salaire convenable, en somme. Un collègue de Tucker, ancien militaire, a déclaré qu’il ne voyait pas pourquoi les employés de McDonald’s, souvent incapables de prendre correctement sa commande, devraient recevoir un salaire plus élevé que d’autres travailleurs plus expérimentés et plus qualifiés.

Mais ne vous avisez surtout pas de répéter ces paroles à Nancy Salgado, 28 ans, mère célibataire et étudiante en psychologie, employée de McDonald’s à Chicago depuis de nombreuses années. Elle a constaté de ses propres yeux que « chaque année, McDonald’s engrange des bénéfices, sans les faire partager à ses employés. On ne le remarque pas quand on ne sort pas de ce petit monde. Mais moi, ce que je veux, c’est aller à la rencontre d’autres travailleurs et comprendre leurs revendications. Après tout, 15 dollars de l’heure, ce n’est pas la grande vie ! C’est juste assez pour payer le loyer et les factures. »

Pendant de nombreuses années, il était communément admis qu’il était impossible d’organiser les employés de la restauration rapide et les travailleurs précaires. Pourtant, SEIU (puis AFSCME) ont recruté des adhérents, notamment parmi les travailleurs employés par le gouvernement local (comme par exemple les aides à domicile). Par un heureux hasard, le 15 avril était également la date choisie par Good Jobs Nation pour déposer une requête officielle auprès du Congrès afin qu’il légifère sur les agissements douteux du gouvernement fédéral, premier pourvoyeur (direct ou indirect) d’emplois sous-payés dans le pays. En effet, bon nombre de ses prestataires versent des salaires très bas.

Cette question de l’organisation des travailleurs se pose également dans le privé. Ainsi, un autre syndicat, Communications Workers of America, a lancé une campagne de syndicalisation des employés du secteur bancaire, une main d’œuvre volante et mal payée aux Etats-Unis (alors que, dans la plupart des pays du monde, ils sont plus syndiqués, plus qualifiés et mieux payés que la moyenne). Cependant, la longue campagne menée par UFCW pour organiser les employés de Walmart a montré que le chemin est semé d’embûches.

Quelles perspectives stratégiques ?

Evidemment, les leaders du mouvement, quoique pleins d’espoir, se préparent à des déconvenues. Une même question revient inlassablement à propos de campagnes comme Fight for $15 : ce mouvement populaire, organisé par les travailleurs, peut-il donner naissance à une organisation viable et indépendante dans les entreprises ? Quel sera l’aboutissement de cette campagne efficace mais coûteuse? Peut-on s’attendre à un nombre accru de travailleurs syndiqués ? Après tout, on oublie souvent le second volet du mouvement Fight for $15 : 15 dollars et le droit de se syndiquer (sans contrôle managérial).

« C’est très important d’avoir le droit de se syndiquer. » affirme Nancy Salgado. « On ne se bat pas uniquement pour être payés 15 dollars de l’heure mais aussi pour former un syndicat indépendant. Même en gagnant plus, si on ne peut pas se syndiquer, on reste vulnérable parce qu’on n’a aucun moyen de se protéger. » Elle s’attend à une contre-attaque de la part de McDonald’s mais affirme que rares seront les employés à se laisser duper par la récente augmentation. « Ils essaient d’acheter notre silence. »

Mais Nancy Salgado est bien décidée à ne pas se taire. En effet, elle a conscience que, même après l’obtention de son diplôme universitaire, elle aura sans doute du mal à trouver du travail dans sa branche. Elle pourrait alors continuer à dépendre de boulots du même type que celui qu’elle occupe à McDonald’s. Et le soutien qu’elle trouve auprès des autres manifestants lui fait mesurer l’importance de ce qu’ils sont en train d’accomplir ensemble.

« Nous sommes tous les leaders de cette lutte, dit-elle. Nous avons tous la ferme intention de changer nos vies. »

David Moberg

Article initialement publié par In These Times.

Traduit par Claire-Lucie Polès

1 Il s’agit d’un groupe de soutien (worker center) aux employés des entrepôts et plateformes logistiques autour de Chicago (NDLT).

2 L’expression « jour de l’impôt » désigne familièrement la date limite de déclaration pour l’impôt sur le revenu au gouvernement fédéral (NDLT).

3 Né des mouvements de rébellion à Ferguson à l’été 2014 suite au meurtre d’un jeune Afro-Américain, Michael Brown, par le policier blanc Darren Wilson, le mouvement #BlackLivesMatter s’est disséminé à travers le pays et continue de gagner en intensité (NDLT).

   

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