Quelle conscience de classe aujourd’hui ?

Terrains de luttes revient régulièrement sur les transformations contemporaines des classes populaires. C’est un enjeu de compréhension majeur pour reconstruire des mobilisations et un projet politique capable de contrer le néo-libéralisme des classes dominantes. Dans cet entretien,  le sociologue Julian Mischi explore les mutations de la classe ouvrière et les raisons du recul de la conscience de classe dans les milieux populaires.

Quelle est la réalité quantitative et qualitative de la classe ouvrière aujourd’hui? Quelles sont les principales mutations qui l’ont affectée ces dernières années?

Le groupe ouvrier s’est profondément transformé depuis le milieu des années 1970 qui marque à la fois son apogée numérique et le début de son déclin relatif. D’après les recensements de l’INSEE, le nombre d’actifs ouvriers (en emploi ou chômeurs) culmine en 1975 avec 8,2 millions d’individus. Depuis cette date, leur nombre décline régulièrement mais reste tout de même important : les derniers chiffres disponibles, ceux de 2011, indiquent qu’il y a en France près de 6,8 millions d’ouvriers. Avec 23 %, les ouvriers représentent au début du 21e siècle près du quart de la population active française. Les ouvriers étant essentiellement des hommes, on peut estimer qu’un homme actif sur trois est ouvrier.

La population ouvrière demeure donc importante mais sa composition interne change, tout comme ses conditions de vie et de travail. La part des ouvriers non qualifiés, en particulier de la grande industrie, diminue, tandis que celle des manutentionnaires et des ouvriers du transport croît. Les ouvriers travaillent aujourd’hui davantage hors des secteurs industriels, dans des petites unités de productions, installées notamment dans les espaces ruraux. Les nouvelles figures ouvrières sont dispersées dans des univers professionnels qui peuvent être plus proches de celui des prestataires de services que de celui des ateliers de production. Surtout, les ouvriers sont de plus en plus nombreux à connaître la précarité et le chômage : lors du recensement de 2011, 17 % des ouvriers étaient alors sans emploi. On assiste ces dernières années à une dégradation des conditions de travail, avec le développement du sous-emploi (à temps partiel, souvent contraint), des contrats courts (contrats à durée déterminée, intérim, stages) et du sentiment de déqualification (avec, par exemple, l’embauche de titulaires du bac pour des postes ne demandant pas de qualification).

Ces dernières décennies ont ainsi vu l’éclatement de la classe ouvrière, qui était auparavant relativement unie sociologiquement autour du groupe des ouvriers qualifiés de la métallurgie. La fragilisation des collectifs du travail, la relégation spatiale entraînant la désarticulation entre lieu de résidence et lieu de travail, l’affaiblissement du syndicalisme et du sentiment d’appartenance de classe sont autant de processus qui font que la classe ouvrière existe de moins en moins en tant que classe consciente et mobilisée.

Une autre évolution importante de ces dernières années rend difficile l’usage de la notion de « classe ouvrière » aujourd’hui : l’essor du monde des employés des services. En même temps que le groupe des ouvriers décline, celui des employés s’est fortement développé depuis les années 1970. Or ce développement ne se fait pas du côté des classes moyennes et des métiers de bureaux, mais plutôt du côté des métiers d’exécution, peu qualifiés, souvent occupés par des femmes, à l’image des assistantes maternelles, des femmes de ménage ou des caissières. Employées et ouvriers partagent des conditions de vie difficiles et des positions subordonnées dans leur entreprise. Là aussi, les frontières de classes se sont donc recomposées : la féminisation du salariat et la désindustrialisation de places fortes du monde ouvrier invite à repenser la notion de classe ouvrière autour notamment de celle de classes populaires.

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 Qu’en est-il de la conscience d’appartenir à une « classe » qu’elle soit considérée comme « ouvrière » ou « populaire » ?

Le monde ouvrier s’est longtemps caractérisé par une forte conscience de classe. Les conditions de vie et de travail des ouvriers de la grande industrie du 20e siècle ont favorisé une culture de classe, c’est-à-dire le partage de valeurs communes, des valeurs de solidarité entre travailleurs mais aussi d’opposition aux dominants. Les organisations du mouvement ouvrier, comme la CGT et le PCF, ont directement contribué à cette fierté ouvrière entretenue par des luttes collective où les ouvriers étaient alliés avec d’autres catégories sociales, comme les enseignants mais aussi les paysans, qui s’engageaient au nom des valeurs de la classe ouvrière.

Cette conscience de classe s’est transformée et affaiblie au cours de la dernière période sous le coup de l’éclatement de la condition ouvrière autour de profils populaires plus diversifiés que les figures traditionnelles du mineur ou du métallo : intérimaire travaillant sur des chantiers, caissière à temps partiel dans une grande surface, agent d’entretien, chauffeur-livreur, aide à domicile, etc. En outre, l’évolution des dénominations officielles dans les entreprises renforce cette invisibilisation de la classe : le terme d’opérateur ou d’agent technique déclasse progressivement celui d’ouvrier. Le management met les travailleurs en compétition les uns avec les autres par des systèmes de primes et de contrats différenciés.

Dans ces conditions, la revendication d’appartenance à la classe ouvrière diminue fortement dans les milieux populaires alors même que l’identification à la « classe moyenne » y progresse significativement. Cette évolution renvoie au fait que le discours dominant évacue tout ce qui pourrait évoquer la lutte de classes ou les intérêts spécifiques des classes populaires. Les dirigeants politiques entendent surtout défendre les intérêts et les valeurs des « classes moyennes », une notion floue qui s’étend à quasiment l’ensemble de la population. Pour cela, ils peuvent mettre au premier plan les divisions internes aux classes populaires en opposant les fractions établies aux franges paupérisées, les banlieusards aux pavillonnaires, les français aux étrangers, etc. Il est alors logique que la conscience de classe dans les milieux populaires ne s’opère pas seulement en fonction des dominants mais aussi par rapport à des figures repoussoirs « du bas », ces « assistés » et « immigrés » stigmatisés par les discours politiques et médiatiques.

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Qu’est-ce que ce recul de la « conscience de classe » a produit dans le champ politique ?

Avant de répondre à cette question, on peut l’inverser et s’interroger sur les effets des évolutions du champ politique. La manière qu’ont les individus de se situer et de se représenter la société ainsi que ses divisions est en effet aussi déterminée par les discours publics. La fragilisation de la conscience de classe dans les milieux populaires est inséparable du déclin de la centralité ouvrière dans le monde politique. La classe ouvrière et la question de l’émancipation des travailleurs occupaient une position centrale dans le discours des organisations militantes et dans les milieux intellectuels jusque dans les années 1970. L’abandon de ces préoccupations à l’université, dans les médias, dans les partis politiques n’est pas sans effet sur le brouillage idéologique que l’on observe à différents niveaux. Des professeurs d’université peuvent ainsi se revendiquer des classes moyennes tout comme leur femme de ménage…

Pour répondre maintenant à la question initiale, le principal effet de la fragilisation de la conscience de classe des catégories populaires dans le champ politique est probablement leur démobilisation. En même temps que la culture de classe s’est érodée, les sentiments d’incompétence à l’égard du politique et de rejet de ce monde perçu comme lointain se sont renforcés. Les milieux ouvriers, autrefois particulièrement participatifs d’un point de vue électoral, se caractérisent désormais par leur forte abstention. Conscience de classe et ancrage local étaient des ressorts à leur investissement dans la vie publique. Or les militants ouvriers ont perdu leur rôle structurant dans les sociabilités militantes locales au profit notamment des catégories plus diplômées qui monopolisent les postes dans les mairies ou les partis. Avec le déclin du PCF, la marginalisation politique des classes populaires s’est accrue à l’image de l’Assemblée nationale, essentiellement formée de professions libérales, cadres supérieurs, hauts fonctionnaires et, plus largement, de professionnels du métier politique.

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Distinguez-vous des possibilités de ré-émergence de valeurs positives communes ?

Le contexte est difficile mais il existe tout de même en France des réseaux associatifs et syndicaux importants, structurés autour des valeurs d’entraide et actifs dans les milieux populaires. Le problème semble être surtout l’absence de débouché politique et de cohérence idéologique de ce militantisme local. C’est que l’on observe avec l’essor du bénévolat et du travail associatif, qui peuvent non seulement se substituer aux missions de l’Etat mais aussi dépolitiser les engagements. L’une des pistes de remobilisation des classes populaires pourrait passer par la re-politisation des enjeux sociaux, de la lutte contre la pauvreté aux combats humanitaires. Lever le voile, par exemple, sur les dessous de la charité organisée par les grandes entreprises.

Une autre piste consiste à remettre le travail concret au centre des préoccupations des intellectuels critiques qui peuvent parfois réfléchir de façon abstraite à l’émancipation des individus, sans avoir beaucoup de lien avec le monde du travail. Comme la famille, les expériences professionnelles constituent toujours un élément déterminant de la socialisation des individus et de leur représentation du monde social. Ce serait donc une erreur de déserter le terrain de l’entreprise comme on l’entend parfois à gauche. D’autant plus que les syndicats de lutte, mêmes affaiblis, constituent un contre-pouvoir important au discours dominant. Cependant, il est vrai que la division syndicale et l’absence d’horizon politique donnée à l’action sur le lieu de travail n’aident pas à la mobilisation des classes populaires.

Julian Mischi

Dernier ouvrage : Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014.

Entretien réalisé par Christophe Deroubaix et paru dans le nouveau hors-série de L’Humanité qui porte sur les 120 ans de la CGT. Il revient sur les transformations historiques du mouvement syndical français mais aussi sur ses enjeux actuels. Ce hors est vente dans les kiosques, au prix de 9  euros ou dans la boutique de l’Humanité.fr

   

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