ETHIC ou les noces du libéralisme et du corporatisme

Que connait-on d’ETHIC, ce think tank patronal ? Hormis les incroyables sorties de Sophie de Menthon sa présidente ? Retour dans cet épisode de la chronique « Ces lobbies qui vous pourrissent la vie » sur l’histoire méconnue de ce think tank ultra libéral.

Un Gattaz peut en cacher deux autres. L’actuel calife du Medef n’a rien de l’entrepreneur fils de ses œuvres. En 1994, Pierre a succédé à Yvon, son père, et à Lucien, son oncle, à la tête de Radiall, une PME spécialisée dans la connectique fondée en 1952. L’héritier peut remercier son géniteur de lui avoir transmis un patronyme qui conserve une certaine autorité au sein du patronat français : celui-ci n’avait-t-il pas présidé aux destinées du CNPF entre 1981 et 1986 alors que le patronat ferraillait avec l’hydre socialo-communiste ? L’ingénieur centralien avait également mis en place en 1976 une organisation qui a toujours pignon sur rue : l’ETHIC (Entreprise de taille humaine, indépendante et de croissance). Derrière ce sympathique acronyme, dégoulinant de moraline, se cache l’un des lobbys les plus acharnés du patronat de combat. Celui qui célèbre chaque année depuis 2003 les noces du corporatisme et du libéralisme, sous le slogan « J’aime ma boîte ».

La bande des quatre

La Chine des années 1960-1970 a connu le règne de la Bande des quatre. En décembre 1973, les patrons français découvrent l’existence en leur sein d’un Club des Quatre qui rêve aussi de révolution culturelle : « Nous sommes quatre, comme vous engagés dans la vie économique, comme vous militants d’une société libérale de progrès, explique l’éditorial du numéro 0 des Quatre vérités. […]. La société libérale de progrès est la meilleure – ou la moins mauvaise- de celles qui existent et ont jamais existé. Nous sommes las de l’entendre sans cesse critiquée, attaquée, dénigrée. Nous voulons la promouvoir, sainement, lucidement ». La lettre bimensuelle réunit quatre plumes : outre Yvon Gattaz, qui a acquis une certaine notoriété après la publication de son livre Les Hommes en gris en 1970, Michel Drancourt, rédacteur en chef de l’Entreprise et spécialiste des questions économiques à l’ORTF ; Octave Gélinier, patron de la CEGOS, un célèbre cabinet de conseil, et héraut du management à l’américaine ; Jacques Plassard, éditorialiste à La Vie française, animateur de Rexeco, un institut de prévisions patronal[1]. La plupart ont déjà derrière eux de longues années de militantisme : Drancourt avait, par exemple, participé en novembre 1968 à la première « semaine de la pensée libérale » que Gélinier et Plassard avaient contribué à organiser, sous les auspices de l’Association pour la liberté économique et le progrès social (ALEPS)[2].

Yvon_GattazPapa « Yvon » Gattaz

Mai 1968, l’agitation gauchiste et l’union de la gauche ne leur disent rien qui vaille. Ils s’engagent ainsi aux avant-postes de différentes initiatives prises par les organisations patronales pour faire barrage à une victoire de la gauche en 1974[3]. Gattaz détonne un peu : fils d’enseignants de province (et non de patrons comme les autres), c’est aussi le seul à avoir fondé une entreprise industrielle. Il se désole cependant du manque de politisation de ses confrères, « ces chefs d’entreprise qui veulent ignorer la société »[4].

Les Quatre Vérités naissent, à son initiative, avec le soutien de la direction du CNPF, lors de réunions tenues au siège parisien de l’UIMM. Dans ses différentes livraisons, le libelle s’en prend à l’autogestion, aux grèves, aux syndicats et au programme commun et loue, a contrario, « l’économie libérale, la meilleure des autogestions ». Tous les porte-voix du renouveau libéral des années 1970 et 1980 y ont collaboré à un moment ou à un autre. Ainsi de l’intellectuel organique de l’Institut de l’entreprise, Henri Lepage, célèbre pour avoir importé en France thatchérisme et reaganisme[5]. Ainsi également des piliers de l’Institut supérieur du travail, comme Guy Lemonnier, alias Claude Harmel, qui fait profiter les patrons de son expertise anticommuniste[6] ou encore des chrétiens gravitant autour du Centre d’observation sociale de la Fédération économique européenne d’André Aumonier[7]. Tous ont un même adversaire qu’ils imaginent voir déferler sur la France : « le collectivisme [qui par l’entremise du marxisme] tend à se substituer à l’initiative, à la responsabilité, à l’économie de libertés ; les Bureaucraties sont occupées à prendre des mesures sociales dont le coût devient insupportable […] Nous sommes dans une société d’avortements », déplore le patron catholique[8].

Le ton est tranché. Dès 1975, le journal revendique 10 000 destinataires. Il ne fait pas que colporter de vieilles idées. Comme l’écrit Yvon Gattaz dans ses mémoires : « Les Quatre Vérités fut le tremplin du mouvement ETHIC »[9]. Autour de la publication se constitue, en effet, un noyau dur de 25 patrons qui choisissent fin 1975 de dénommer leur mouvement : Entreprises de taille humaine industrielles et commerciales. Le sigle ETH a été imaginé par Octave Gélinier. Le but est de fédérer des entreprises de taille intermédiaire, dont les effectifs se situent entre 50 et 2000 salariés. « Leur devise pourrait être, explique Yvon Gattaz, « assez grand pour être fort, assez petit pour être indépendant ». Leur handicaps : règlementation sociale inadaptée à leur taille, financement difficile, fiscalité pesante et mal adaptée, aide de l’Etat inexistant »[10]. Pauvres patrons à l’heure du giscardisme triomphant…

Aristote pour les nuls

Yvon Gattaz a une philosophie patronale bien à lui. Il aime la consigner sous forme de « gattazismes » et de « gattazeries » (des sortes de raffarinades avant l’heure). Parmi eux, le « Décitemps » : « Il suffit, écrit-il en 1978, que les dirigeants consacrent un dixième de leur temps de travail, le « décitemps », ce qui ne représente pour eux qu’une demi-journée par semaine pour défendre et promouvoir l’entreprise française auprès de ceux qui la méconnaissent »[11]. Les patrons doivent donc descendre dans l’arène politique. En ce début de crise économique et avec une gauche conquérante, ETHIC engrange rapidement des adhésions. Après un an d’existence, le mouvement rassemble 700 patrons dont une centaine se réunit dans des groupes de travail (Le Monde, 21.04.1977). L’année suivante, ils seraient 1500 (Le Monde, 7.02.1978). Comble du modernisme en cette fin d’années 1970, ETHIC met en place un service « Allô Création d’entreprise ! » pour venir en aide aux cadres qui voudraient sauter le pas. Suivront « Allô Export ETHIC », « Clin’ETHIC » et le « Club successoral ». En reconnaissance de son activisme, Yvon Gattaz intègre le conseil exécutif du CNPF en 1976. Dans une France gouvernée par le tandem Giscard / Barre, largement acquis aux idées libérales, le mouvement d’Yvon Gattaz fait figure d’avant-garde patronale. Rien d’étonnant dès lors à ce que Raymond Barre lui-même se rende au premier congrès national d’ETHIC le 19 avril 1977. Il peut y entendre Yvon Gattaz affirmer que « les Entreprises de Taille Humaine restent de toutes les institutions les mieux organisées et les plus performantes »[12]. Rien à voir avec « l’Etat contesté, la nation oubliée, l’armée critiquée, l’église occupée, la famille éclatée et l’université parfois livrée à l’idolâtrie marxiste soixante-huitarde ». Le « meilleur économiste de France » a même dû soupirer d’aise en écoutant Gattaz doctement rappeler que « le libre jeu de la concurrence est le seul vrai régulateur » en qui les adhérents d’ETHIC aient confiance.

L’idylle avec le pouvoir giscardien se poursuit jusqu’en 1981, même si aux yeux d’ETHIC le gouvernement reste trop timoré en matière de fiscalité et de succession. A chaque congrès du mouvement se pressent des ministres : Raymond Barre y fait son retour en 1978 « avec un plaisir sincère » (Le Monde, 7.02.1978), Jean-François Deniau et René Monory y assistent en 1979, Alice Saunier-Seïté s’y rend en 1980. Tout cela avant un tremblement de terre : la victoire de la gauche en 1981.

Gattaz sait garder son sang-froid. Dans un numéro spécial des Quatre Vérités paru en juin 1981, il lance un « appel aux entreprises françaises ». Tout en contestant le bienfondé des mesures annoncées par la nouvelle majorité, il appelle les patrons à la retenue : « Ils sauront s’adapter là encore »[13]. A la fin du mois, le bureau d’ETHIC publie une déclaration affirmant que les membres de l’organisation « souhaitent un dialogue ouvert avec les pouvoirs publics »[14]. Avec succès, Gattaz invite Michel Rocard, nouveau ministre du Plan, au congrès d’ETHIC du 13 octobre 1981. Ce fin manœuvrier fait coup double : il conquiert la tête du CNPF le mois suivant et devient le principal interlocuteur patronal du président Mitterrand[15].

La vague libérale et son reflux

Le CNPF traverse alors une période de crise. Non seulement, les conflits avec le pouvoir sont fréquents, mais surtout les patrons se divisent : certains jugent Gattaz trop conciliant ; d’autres préfèrent faire scission, notamment des grandes entreprises. A la tête d’ETHIC, un proche de Gattaz lui succède. Polytechnicien, Robert Lagane avait fait carrière chez Péchiney et Thomson, avant de diriger le Bronze industriel. ETHIC reste en ce début d’années 1980 un mouvement d’ingénieurs qui moquent les « littéraires » au pouvoir (des professeurs le plus souvent), censés ne rien connaître aux affaires tant publiques que privées[16]. Après quelques prudents atermoiements en 1982 (Jacques Delors, ministre de l’Economie et des Finances, est invité au congrès annuel), le mouvement s’inscrit clairement dans l’opposition. Robert Lagane est un homme de convictions : il a épousé en 1966 la veuve de Jean-Bastien Thierry, fusillé pour avoir organisé l’attentat du Petit-Clamart. En mai 1983, il participe à Lyon à la réunion de plusieurs clubs de droite parmi lesquels des représentants du Cercle Charles-Péguy (Charles Millon) et du Club de l’Horloge (Le Monde, 21.05.1983). En octobre 1984, il lance un « appel à tous les entreprenants pour la séparation de l’entreprise et de l’Etat », proclamant que « les chefs d’entreprise de taille humaine s’élèvent solennellement contre l’immixtion grandissante des gouvernements et de l’administration, et dans leurs actions et dans leurs décisions »[17]. On le retrouve à nouveau dans un meeting lyonnais en décembre 1984 avec, cette fois encore, des membres du Club de l’Horloge ainsi que de l’Association des chefs d’entreprises libres (ACEL), une organisation qui défend un libéralisme radical (Le Monde, 10.12.1984). Du vote des lois Auroux en 1982 au projet Savary en 1984, les patrons d’ETHIC n’en peuvent plus. Alors que le libéralisme a le vent en poupe de par le monde, et en France, à droite, ils se cherchent un modèle. Une délégation part en pèlerinage en Amérique, participe à l’American Business Conference, avant, honneur suprême, de rencontrer Ronald Reagan en personne[18]. D’autres se rendent en Allemagne pour découvrir l’ordolibéralisme, « une autre version de l’économie de marché »[19].

En avril 1985, ETHIC change de président. Philippe Demaegdt, un ancien technicien agricole devenu l’un des fondateurs d’Intermarché, mise sur une victoire du libéralisme : « Il aura fallu 10 ans, une dizaine de nationalisations et une demi-douzaine de gouvernements pour que changent les mentalités » déclare-t-il dans son discours d’intronisation[20]. A l’attention des futurs gouvernants, ETHIC publie trois chartes : une charte fiscale, une charte sociale et une charte du crédit de l’entreprise. Comme espéré en cette période d’ébullition libérale, la gauche perd les élections en 1986. La droite qui a promis de dénationaliser, dérèglementer et désétatiser va pouvoir mettre son programme à exécution. Et le mouvement pense pouvoir compter sur des relais au sein du nouveau gouvernement en la personne de Georges Chavanes, ministre délégué chargé du Commerce, de l’Artisanat et des Services, et de Philippe de Villiers, secrétaire d’État auprès du ministre de la Culture et de la Communication. Les membres d’ETHIC lui ont décerné le titre de membre d’honneur de l’organisation parce qu’il parle le même langage qu’eux[21]. Le 22 avril 1986, le mouvement organise un grand raout pour fêter ses dix ans à la Villette. Les militants se disent prêts à partir en croisade : « Trop longtemps nous avons été cocufiés par la haute administration et par les hommes politiques. Il faut y mettre un terme et déclarer une vraie révolution », proclame l’un d’eux (Le Monde, 24.04.1986). Mais, malgré les privatisations, les ordonnances relatives à la liberté des prix et à la concurrence et la suppression de l’ISF, le compte n’y est pas. Philippe Demaegt se lamente : « Tout ceci ne constitue qu’un libéralisme à petite vitesse, un libéralisme frileux, qui non seulement est insuffisant, mais qui entraîne dans son sillage de réelles menaces et de réels dangers : retour des technocrates, nombre grandissant des habituels partisans du « ne rien faire » et surtout retour des syndicats et plus particulièrement du corporatisme des syndicats ouvriers »[22]. Ajoutez à cela la victoire de François Mitterrand en 1988…

La vague libérale refluant, ETHIC perd de son dynamisme. En 1989, le mouvement change de nom : les entreprises qu’il regroupe d’« industrielles et commerciales » deviennent « indépendantes et de croissance ». C’est ensuite au dirigeant de changer. En 1991, un quadra informaticien se voit octroyé le premier rôle. Pur produit de l’enseignement privé catholique, ancien ingénieur commercial chez IBM, Michel Vinay préside depuis 1989 le Syndicat des professionnels du logiciel micro-informatique. La modernité du secteur d’activité ne modifie en rien le ton : « l’Etat ne connaît pas l’entreprise »[23], martèle Vinay ; il faut « favoriser toutes les flexibilités »[24], ajoute-t-il. Non seulement ETHIC perd en visibilité médiatique, mais l’association se replie sur la dimension technique de son activité en publiant des guides à l’usage de ses membres[25]. Même les Quatre Vérités s’affadissent : il faut dire que les principaux contributeurs vieillissent. Le bulletin est repris par Alain Dumait, un ancien journaliste de Valeurs actuelles, président fondateur de l’association Contribuables associés. Le 14 octobre 1994 paraît le dernier article d’Yvon Gattaz. Le titre fleure bon le gâtisme : « « Droit » au travail + « Droit » au chômage = décadence verticale ». Quant au texte, il accumule les poncifs : la gauche n’a que les droits de l’homme à la bouche, mai 1968, la nécessité d’une « Déclaration des Devoirs de l’Homme »… En cette année 1994, le flou règne en ce qui concerne le nombre d’adhérents de l’organisation. Généreusement, Les Echos la créditent de 3000 membres (Les Echos, 11.01.1994) quand Michel Vinay lui-même n’en compte que 2000[26]. ETHIC vivote et ses propositions ne changent gère : simplifier la transmission d’entreprise, accorder des crédits d’impôts aux patrons qui investissent dans leur entreprise, alléger les cotisations sociales, etc.

C’est en se rapprochant du monde politique que le mouvement reprend de la vigueur. Il noue des liens étroits avec le ministre chargé des Petites et moyennes entreprises, du Commerce et de l’Artisanat au sein du gouvernement Balladur : Alain Madelin. Cette figure de proue du libéralisme français, ancien de l’Institut supérieur du travail, de l’ALEPS, ancien membre d’honneur du Club de l’Horloge etc., préside le congrès annuel d’ETHIC en janvier 1994. Son cercle « Idées actions » s’associe à l’organisation patronale pour créer les « Cercles des entreprises ». Responsable de l’opération, Sophie de Menthon, s’impose à la tête d’ETHIC en novembre 1995[27].

sophie de menthon 3Sophie de Menthon sans tee-shirt « J’aime ma boîte »

« J’aime ma boite »

Présidente du Syndicat du marketing téléphonique, patronne de Multilignes Conseil et d’Actiphone, Sophie de Menthon est la fille d’un haut fonctionnaire devenu dirigeant d’entreprise dans le secteur pétrolier. Après un premier mariage réussi avec René de Menthon, elle récupère une précieuse particule. Issus d’une vieille famille noble, les de Menthon collectionnent les châteaux. Le fils de Sophie, Guillaume, porte aujourd’hui le titre de comte. Mais dans le sérail, tout le monde en convenait : la belle-fille avait la langue trop bien pendue. Elle avait beau écrire des manuels de savoir-vivre en entreprise expliquant aux secrétaires comment « ne pas se prendre pour celui ou celle qu’elles secondent »[28], la bru manquait un peu de retenu et intervenait sans cesse dans les médias.

jaimemaboite

Depuis qu’elle dirige ETHIC, Sophie de Menthon multiplie, en effet, colloques et conférences, ainsi que les interventions dans la presse, à la télévision ou à la radio. Ce « qu’elle aime dans sa vie de patron ? » « Faire faire » répond-elle franchement au Figaro (11.10.2004). Déléguer lui laisse, en effet, tout le temps nécessaire pour relayer les positions de son mouvement sur la scène publique (elle montera plusieurs fois au créneau à propos des 35 heures). Comme une machine médiatique bien réglée, Sophie de Menthon alterne déplorations et outrances. Membre du bureau politique, puis secrétaire nationale de Démocratie Libérale, elle est scandalisée que son mouvement ne soutienne pas Alain Madelin face à Jacques Chirac dans la course à la présidentielle de 2002.

sophie de menthon

Qu’à cela ne tienne, avec le soutien de l’UIMM et sous la houlette de l’ancien juge d’instruction Thierry Jeanpierre, 50 clubs de soutien sont créés afin de collecter de l’argent pour le candidat ultra-libéral (L’Humanité, le 21.12.2007). Les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances : à peine 280 715 € de dons (moitié moins que pour Jean-Pierre Chevènement)[29]. Au soir du 21 avril 2002, Sophie de Menthon s’effondre face aux résultats. Non pas que la présence du FN au second tour la scandalise. Mais seulement 3,75% des voix pour son champion et la création d’une large UMP, quelle misère : une occasion manquée pour la France. Il est trop dur « de renoncer à maintenir une structure regroupant la vieille famille libérale française, qui a pour illustres ancêtres Jean-Baptiste Say ou Frédéric Bastiat… Faut-il se résigner, au nom de convenances personnelles ou d’ambitions inopportunes, à ce qu’on fasse fi de la pensée libérale au nom de l’hégémonie d’un mouvement qui n’existe pas encore ? » (Le Monde, 21.09. 2002). ETHIC est alors pour Sophie de Menthon le moyen de se maintenir dans le jeu politique, quitte à prendre position sur tout et n’importe quoi. Que soit lancé un débat sur la laïcité et Sophie se rend disponible pour participer à la Commission Stasi (appelant de ses vœux « une loi qui permette au chef d’entreprise, s’il le souhaite, d’interdire le port du voile dans l’entreprise » – Le Figaro, 27.10.2003). Qualifiée tout autant pour prendre position sur la parité (elle participe à l’observatoire de la parité en 2002), Sophie a, en outre, sa propre définition du féminisme, une définition qui suppose tout d’abord pour la working woman de savoir céder à « l’impérative et exquise sensation du « besoin » d’un collier, d’une bague […] à cette drogue de l’émancipation joaillière lorsqu’on craque seule à ses risques et périls saisie du frisson léger de la transgression […] Non qu’il faille par ailleurs renoncer à s’en faire offrir […] Les largesses d’hommes valent au moins autant que le piment de craquer seule place Vendôme ou devant toute autre vitrine du rêve » (Entreprendre, 1er décembre 1998). Cette définition toute personnelle de l’émancipation féminine suppose aussi de saisir qu’il est « plutôt sympa de se faire siffler dans la rue » pour une femme (tweet du 16.04.2015) ou que le viol a pu être pour Nafissatou Diallo la « chance de sa vie » (propos tenus sur RMC, Mise en demeure du CSA relatée dans Le Figaro, 5.02.2013).

Aux côtés de sa fille, elle anime une collection « jeunesse » chez Gallimard. Dans cette belle série de livres, elle a déjà pu expliquer comment marchaient « L’argent » mais surtout « L’Entreprise » à nos chères têtes blondes : « Les patrons sont-ils gentils ? Ça dépend ! Les patrons ne se ressemblent pas tous les uns sont généreux, d’autres sévères ou aimables, il y en a aussi de malhonnêtes (rarement car ils sont punis par la loi !). (…) Un patron c’est un chef, et un chef commande ».

De quoi familiariser les enfants, dès leur plus jeune âge, avec le bonheur des hiérarchies sociales et le joyeux monde de l’entreprise. Si Sophie n’a pas réussi à être élue à la tête du Medef en 2010 face à Laurence Parisot (elle avait bêtement oublié d’acquitter sa cotisation), elle poursuit avec ETHIC et ses livres sa croisade libérale. Une croisade qui depuis 2003 a son « moment fort » avec le happening annuel « J’aime ma boîte ».

jaime maboite3Salariés de l’entreprise « Webpopulation » célébrant « spontanément » leur entreprise

Dans les entreprises connectées au réseau d’ETHIC, les employés subissent une fois par an un pot obligé où chanson et bonne humeur sont de rigueur. Le kit téléchargeable sur le site d’ETHIC fourmille d’idées pour les entrepreneurs intrusifs : les employés sont invités à venir au travail avec des photos d’enfance pour faire le trombinoscope de leur boîte adorée, ou à organiser un atelier zumba devant leur boss. Autre idée : pourquoi ne pas organiser un lib dub ? L’an passé, chez Gifi, un clip musical aux accents totalitaires mettait en scène Manolo (un Gipsy king débauché pour l’occasion) et des employées dansant sur le bureau de leur patron avant de l’embrasser et partir dans une longue farandole.

jaime maboite 2Salariés « spontanément » déguisés chez Free

De quoi faire oublier que derrière les happening « gadget » et les outrances, ETHIC demeure un vrai think tank de droite. En tant que conseillère économique et sociale, Sophie de Menthon ne perd pas une occasion de diffuser ses idées. En novembre 2014, elle s’oppose aux campagnes publiques présentant « le sexisme ordinaire comme discrimination au travail » au motif « que nous avons plutôt besoin d’enthousiasme et de se mobiliser sur l’emploi »[30]. En novembre 2014, ETHIC remettait à Matignon un rapport préconisant « le non remplacement d’un fonctionnaire sur trois », la fin de l’emploi à vie et la généralisation « d’un statut unique pour tous les nouveaux embauchés, calqué sur les contrats de droit privé » (Le Figaro, le 7.05.2014). Quant au sujet du dernier colloque d’ETHIC en mai 2015 ? Une litanie de prises de position contre le « principe de précaution » qui nuirait « au principe d’innovation ». En présence de Guy Roux de Bézieux, d’Alain Madelin et d’Eric Woerth, le tout sous le très sérieux patronage du président du Conseil économique, social et environnemental. Bizarrement, ce jour-là personne ne portait de tee-shirt fluo « j’aime ma boîte » ou ne dansait la zumba. Dans les cénacles sérieux, quand il s’agit de nous renvoyer au XIXe siècle, le patronat ne s’embarrasse pas de « fun » et de vernis brillant.

Emilie Wright et Patrick N’Golin

Cette chronique est parue dans une version courte dans la dernière édition de l’Huma Dimanche


[1] Pendant un temps, le club des quatre comptera cinq membres. S’y adjoint en effet Georges Elgozy, un ancien haut fonctionnaire, connu pour ses aphorismes et ses vitupérations contre les énarques.

[2] François Denord, Néo-libéralisme version française. Histoire d’une idéologie politique, Paris, Demopolis, 2007, p. 268.

[3] Benoît Collombat et David Servenay (dir.), Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, La Découverte, 2009, p. 238-255.

[4] Yvon Gattaz, Mes vies d’entrepreneur, Paris, Fayard, 2006, p. 83.

[5] Par exemple, Henri Lepage, « Les origines du capitalismes », Les Quatre Vérités, n°20, novembre 1975 ; « La Suède un mauvais modèle de société », n°36 avril 1977 ; « Les trois fondements de l’économie de marché », n°45, février 1978 ; « Une nouvelle interprétation des réalités politiques », n°93, juillet 1982 ; « La propriété privée : pourquoi ? », n°95, octobre 1982 ; « Pourquoi la propriété ? », n°122, avril 1985 ; « Buchanan : l’homme et l’œuvre », n°140, décembre 1986.

[6] Claude Harmel, « Le mouvement syndical en France », n°18, septembre 1975 ; « Problèmes et objectifs du travail municipal du parti communiste », n°32 décembre 1976.

[7] A ce propos, voir « Bernard Vivier et son frère. Un portrait des actionnaires de l’Institut supérieur du travail », http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=4358.

[8] André Aumonier, « Le chrétien et la société », n°27, juin 1971.

[9] Yvon Gattaz, Mes vies d’entrepreneur, op. cit., p. 107.

[10] Yvon Gattaz, « ETHIC, Mouvement des entreprises à Taille Humaines Industrielles et Commerciales », Les Quatre Vérités, juin 1976.

[11] Les Quatre Vérités, n°47, avril 1978.

[12] ETHIC, « Allocation du Président Yvon Gattaz », mardi 19 avril 1977. Les deux citations suivantes en sont issues.

[13] Yvon Gattaz, « Appel aux entreprises françaises », Les Quatre Vérités, numéro spécial, juin 1981.

[14] ETHIC, « L’avenir des entreprises privées au service de la nation », 22 juin 1981.

[15] Yvon Gattaz et al., « Rencontre avec un militant de la création d’entreprise », Annales des Mines, Gérer et comprendre, n°97, 2009, p. 4-15.

[16] Octave Gélinier, « Les « littéraires » au pouvoir », Les Quatre vérités, n°82, juillet 1981.

[17] « Appel à tous les entreprenants pour la séparation de l’entreprise et de l’Etat », Inform’ETHIC n°27, septembre-octobre 1984.

[18] Inform’ETHIC, n°30, octobre-novembre 1985.

[19] Michel Drancourt, « Une autre version de l’économie de marché », Les Quatre vérités, n°126, septembre 1985.

[20] Inform’ETHIC, n°29, mai-juin1985.

[21] Inform’ETHIC, n°32, avril-mai1986.

[22] Philippe Demaegdt, « Libéralisme, corporatisme, conservatisme », Les Quatre Vérités, n°141, janvier 1987.

[23] Michel Vinay, « L’entreprise en tête », Les Quatre Vérités, n°189, septembre 1991.

[24] Michel Vinay, « Collectif budgétaire : les réactions d’Ethic », Les Quatre Vérités, n°208, mai 1993.

[25] Mouvement des entreprises de taille humaine industrielles et commerciales, Performance des entreprises en Europe par la qualité, Paris, Sadave, 1991 ; Id., Comment transmettre une entreprise familiale, Paris, Nathan, 1993 ; Comment travailler efficacement avec ses conseils, Paris, Nathan, 1994.

[26] Bertrand Duchéneaut, Les dirigeants de PME. Enquête, chiffres, Analyse pour mieux les connaître, Paris, Maxima, 1996, p. 105

[27] Elle avait été repérée par Anne Méaux, la responsable de la communication de Madelin, comme lui ancienne du mouvement Occident

[28] Sophie de Menthon, Le savoir-vivre en entreprise. Business oblige !, Editions d’Organisation, 2004, p. 102.

[29] Journal officiel de la République française, 12 octobre 2002, p. 16880-16881.

[30] Commission sur la mixité des métiers (http://www.lecese.fr/sites/default/files/recup_synchro/saisine/mixite_PQ.pdf)

   

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