Dans les coulisses de l’exposition universelle de Milan : « l’économie de l’espérance » ou le travail gratuit

L’exposition universelle 2015 a ouvert ses portes le 1er mai à Milan. Son lancement a été accompagné par des manifestations de plus de 20 000 opposants à l’Expo. L’évènement prend place maintenant pour 6 mois à Milan. Terrains de luttes revient sur les raisons de cette mobilisation contre l’Expo. Au cœur des griefs: la surexploitation des travailleurs italiens.

«Nourrir la Planète, Energie pour la Vie» c’est la devise de l’exposition universelle. L’Expo se présente comme un projet vert, mettant en avant développement durable et écologie. Plus de 100 pays sont invités sous cette bannière, le thème central étant celui de l’alimentation.

Un espace de 1000 m² bétonné tout en noir restera comme souvenir de l’événement. Les partenaires officiels de l’Expo illustrent bien la manière dont les organisateurs pensent le développement durable. San Pellegrino va intervenir sur l’importance de l’eau pour les générations suivantes. La marque est pourtant une filiale de Nestlé qui est en partie responsable de la privatisation de l’eau dans le monde entier. McDonald’s et Coca-Cola sont également des partenaires bien connus pour les bonnes conditions de travail ou l’alimentation durable qu’ils offrent ! On y retrouvera encore Finmeccanica, une entreprise qui participe à plusieurs opérations militaires dans le monde entier en vendant ses armes et sa navigation spatiale.

« Précarité, dettes et béton »

Depuis 2007, la contestation s’organise contre l’Expo. Davide Salvadori, militant de Milano in Movimento, fait partie de ceux qui ont créé le collectif NoExpo, il nous explique les raisons de ce mouvement:

« Notre critique comprends 3 grandes dimensions : la précarité, le béton et les dettes publiques.

Pour commencer les dettes publiques : l’Expo coûte environ 10 milliards d’euros dont 8,5 sont utilisés pour l’infrastructure uniquement nécessaire pour l’Expo, des autoroutes, des nouvelles lignes de métro, etc.

Le deuxième point nous l’appelons « béton ». Le terrain de l’exposition universelle comporte une surface trois fois supérieure à celui de Disneyland Paris. Ce terrain était un des derniers espaces verts de Milan. Il est désormais bétonné alors que l’Expo nous parle d’« économie verte ». À Milan, il y avait déjà plusieurs parcs des expositions, mais ces endroits n’ont pas été utilisés. Apparemment la réutilisation de ces lieux ne correspondait pas aux intérêts économiques du dernier maire Moratti. En effet, le terrain où l’Expo prend place était la propriété de sa famille. La ville l’a acheté à la famille Moratti spécialement pour l’Expo. L’arrivée de l’Expo dans ce quartier entraine de surcroit un processus de gentrification du quartier avec la construction de buildings qui n’existaient pas il y a 3 ou 4 ans. Un grand nombre d’entre eux ne sont pas encore ouverts et ne serviront pas pendant l’évènement.

Enfin, cet évènement génère une très forte précarité. Un droit spécifique du travail été mis en place : le travail non payé. Au cours de l’Expo, 7 000 personnes vont travailler sans rémunération. Ce droit va être généralisé à toute l’Italie avec la réforme du code du travail (Jobs Act). Concrètement, ça veut dire que le travail sans rétribution financière deviendra une norme reconnue par la loi. La majorité de ces volontaires sont des étudiants. Nous appelons ce système « l’économie de l’espérance ». Tu travailles sans salaire aujourd’hui dans l’espoir de trouver un boulot demain. »

L’alliance NoExpo dénonce cette généralisation de la précarité, la gentrification et les conséquences socioéconomiques de cet événement gigantesque. Elle regroupe notamment des étudiant-e-s (studenti contro Expo), qui s’organisent avec le hashtag #NonLavoroGratisPerExpo (#JeNeTravaillePasGratisPourExpo) contre le travail «bénévole ». Depuis 2 ans, les organisateurs de l’Expo cherchaient 18 500 volontaires dans les universités et lycées. Au final, leur nombre n’a atteint que 7 000 sous l’effet de la mobilisation collective des étudiants pour dénoncer la précarité. De plus, les concepteurs de l’Expo avaient promis la création de 70 000 emplois rémunérés. Mais, jusqu’au début du mois de mai il n’y aurait pas eu plus de 3 700 travailleurs en contrats temporaires embauchés.

Manifestation anti-expo

Manifestation anti-expo

De l’Expo au Jobs Law Act : la libéralisation du marché du travail italien

La nouvelle règlementation du travail en Italie qui coïncide avec l’Expo est sans précédent. En Juillet 2013 un accord entre des représentants syndicaux de CGIL, CISL, Uil, Filcams CGIL, Fisacat CISL, UilTucs et l’administration de l’Expo a été signé concernant des contrats de travail et des stages à durée déterminée et très flexibles. À partir de 2014, 300 travailleurs à temps plein (y compris le week-end) ont été recrutés pour des tâches de secrétariat et avec eux 195 stagiaires payés 516 euros par mois. Pour les organisateurs, ces salariés temporaires doivent avoir l’espérance de trouver un travail dans l’organisation d’autres événements et expositions de la mode ou l’architecture après l’Expo. L’ancien ministre du travail, Enrico Giovannini, et l’ancien président du conseil italien, Enrico Letta, ont exprimé leur satisfaction concernant cet accord. L’emploi en tant que « volontaire » sans rémunération, correspond à un objectif affiché de « participation, de solidarité et de pluralisme ».[1] Letta a appelé à ce que ce système soit appliqué au niveau national. Avec la réforme du code du travail, le travail « volontaire » pour l’Expo est devenu possible.

En effet, les contrats négociés dans le cadre de l’Expo préfigurent la réforme du code du travail (Jobs Law Act) votée à l’hiver 2014-2015 par le gouvernement de Renzi. Un salaire minimum de 6,5 à 7 euros de l’heure va être mis en place, excepté pour les collaborateurs occasionnels. Toutefois, la réforme vise également à flexibiliser le marché du travail. Le Jobs Law Act est donc une réforme qui peut sembler ambivalente : plus de droits pour les salariés sous contrat à durée indéterminée contre une renforcement de travail temporaire et flexible.

De même quelques mesures progressistes renforcent les droits des travailleurs en cas de maladie grave ou après un accouchement. Mais l’essentiel de la réforme consiste à abroger l’article 18 du code de travail italien. Cet article, gagné de haute lutte par le mouvement ouvrier à l’issue des grèves de 1970, avait déjà été assoupli en 2012. Il permettait de protéger les salariés des entreprises de plus 15 salariés d’un licenciement sans cause en obligeant les employeurs à les réintégrer. Désormais, seul subsiste le paiement d’une indemnité, et encore elle va être réduite. Les détracteurs de cet article comme le syndicat patronal Confindustria rappellent en permanence qu’il est un frein à l’embauche. Selon eux, beaucoup de petites entreprises restent en dessous du seuil de 15 salariés pour esquiver ce droit. La remise en cause de l’article 18 signifie également une fragilisation des salariés syndiqués qui seront plus à la merci de leurs patrons. Eux non plus, ne pourront plus être réintégrés en cas de licenciement sans cause.

Cette loi va également renforcer la possibilité pour les entreprises d’utiliser le travail intérimaire. Ainsi, les contrats de travail temporaires seront désormais valables sur une durée de 36 mois et non plus de 24 mois. De plus, les secteurs d’activités éligibles pour ce type de contrat sont étendus. Par contre le nombre des intérimaires par entreprise sera limité.

Si le gouvernement parle d’un modèle novateur, les opposants, comme le collectif NoExpo, déplorent ce développement du travail précaire et une surexploitation des travailleurs. Bien dans la ligne du néolibéralisme, l’Expo sert de tremplin à une attaque contre les droits des salariés, sous un gouvernement social-démocrate (Partito Democratico). La politique de Berlusconi trouve par ce biais un prolongement.

Manifestation anti Expo

Manifestation anti Expo

Qui sont les vainqueurs de l’Expo?

Le 8 mai 2014, la police a arrêté le directeur de la planification de l’Expo 2015, Angelo Paris, et 6 autres entrepreneurs et décideurs à cause de l’attribution non transparente de contrats de travail dans le secteur de la construction. La publication de cette affaire de corruption dans l’équipe d’organisation de l’Expo a montré ce que tout le monde savais déjà : ce sont les patrons et les corrompus qui profitent de l’Expo.

De son côté, le collectif NoExpo a bien réussi la mobilisation du 1er mai puisqu’entre 20 000 et 30 000 personnes ont manifesté dans les rues pour dénoncer l’évènement. La riposte est arrivée deux jours plus tard : pour la première fois depuis des années, des milliers d’habitants des quartiers bourgeois de Milan, menés par le maire Giuliano Pisapia (centre gauche), se sont mobilisés pour « purifier la ville » des vestiges de la manifestation contre l’Expo.

L’Expo de Milan se situe dans la même veine que d’autres « grands événements » comme les Jeux Olympiques, la Coupe du Monde de football ou encore les grands labels comme celui de « Capitale culturelle de l’Europe ». Que reste-t-il après toutes les promesses de créer des milliers d’emplois ? Les terrains en béton et la précarité.

Mais les activistes restent motivés. Jusqu’à la fin de l’Expo en octobre, plusieurs actions sont prévues. L’Expo aura au moins servi à faire coopérer des groupes aussi différents que les centres sociaux, des collectifs d’étudiants, des groupes queer-féministes et des activistes de #SocialStrike. C’était la première fois depuis les protestations contre le Sommet de G8 de Gênes en 2001 que ces différentes organisations de la gauche sont parvenues à s’organiser ensemble.

Theresa Kühnert

[1] http://www.filcams.cgil.it/in-18-500-lavoreranno-gratis-2/

   

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