Cache-misère

Dans un de ses articles, publié en novembre 1985 par le Harper’s Magazine et reproduit, en traduction française, par Le Monde diplomatique d’octobre 2005, sous le titre « L’art d’ignorer les pauvres », l’éminent économiste John Kenneth Galbraith (1908-2006) revenait sur un sujet qui lui tenait à cœur : « Le processus par lequel, au fil des années, et même au cours des siècles, nous avons entrepris de nous épargner toute mauvaise conscience au sujet des pauvres, […] de refuser toute responsabilité à leur égard, […] de nous laver les mains du sort des pauvres. »

 Je laisse aux lecteurs intéressés le soin de (re)découvrir comment Galbraith caractérisait les principales stratégies mises en œuvre sur le plan économique et social, par les dirigeants publics et privés des nations capitalistes, pour éviter de regarder en face et de traiter vraiment les causes de la misère de masse.

 Tout en souscrivant aux principaux arguments de cet article de Galbraith, je me permettrai de souligner ici un aspect de la question, qu’il a abordé lui-même ailleurs dans ses analyses de l’évolution du capitalisme contemporain (développement des fonctions managériales, rôle de la technostructure, etc.) mais qui mériterait, me semble-t-il, davantage d’insistance dans ces réflexions sur l’art de traiter des millions de gens en quantité négligeable.

 Si les sociétés capitalistes n’ont cessé, durant toute leur histoire, non seulement de tolérer, mais même d’organiser rationnellement le sacrifice des pauvres à la prospérité des riches – holocauste immanent au capitalisme –, ce n’est pas en vertu de méthodes dictatoriales de gouvernement, du moins en Occident où, du XVIIIe siècle à nos jours, on a vu se généraliser progressivement une forme de régime dite « démocratique », qui doit cette appellation au fait que la plus grande partie des citoyens y est régulièrement convoquée pour ratifier dans les urnes la dépossession économique et politique dont elle est la victime au bénéfice des nantis.

 Si on fait abstraction de certaines périodes de crise aiguë où les classes populaires ont été, au nom de lois d’exception, ouvertement et impitoyablement réprimées et massacrées par les gouvernements bourgeois, européens ou américains, c’est en temps ordinaire dans le cadre des institutions normales, avec l’aval des assemblées représentatives et dans le respect de l’ordre républicain, que la vie quotidienne des petites gens a été transformée, à force d’exploitation, de privations, de dureté, d’angoisse et d’outrages, en une accablante géhenne. Seules la philanthropie à éclipses des riches, leur peur atavique des révoltes populaires et surtout la nécessité de reproduire la force de travail même des moins qualifiés, sont venues atténuer à l’occasion cette longue oppression.

 Ce qui a toujours tué les pauvres à petit feu, ce sont les conditions habituelles de vie et de travail que leur impose, au nom de la démocratie, un régime économique et social fait pour et par les classes possédantes, une énorme machine agencée pour exproprier, exploiter, pressurer et intimider. À défaut de pouvoir supprimer physiquement tous les pauvres, les « démocrates » et les « républicains » de tout acabit s’arrangent pour les annihiler symboliquement, pour qu’ils se tiennent tranquilles, invisibles, inaudibles, dans leurs banlieues, leurs cités, leurs bidonvilles, leurs campements, leurs dortoirs, leurs cantines, leurs dispensaires, leurs bus et leurs écoles. Cette démocratie, c’est en vérité l’art d’escamoter le pauvre monde.

Photothèque Rouge/ Milo

Photothèque Rouge/ Milo

 Dans les pays « démocratiques », le pouvoir capitaliste est tout entier aux mains des riches, accapareurs de capital économique et/ou culturel. On a déjà tout dit, ou presque, sur la collusion entre la grande bourgeoisie possédante et les classes moyennes. Ne craignons pas de nous répéter en soulignant à quel point cette alliance est essentielle aujourd’hui à la reproduction des rapports de domination. Mais le point qui devrait, à mon avis, retenir particulièrement l’attention est le suivant : l’imposture démocratique qui fait désormais partie des conditions de félicité relative du système n’est pas tant le fait de la bourgeoisie du capital industriel, commercial et financier que de la petite bourgeoisie du capital culturel, avec à sa remorque le reste des classes moyennes à qui elle sert de mentor. Les grands capitalistes n’éprouvent aucun état d’âme à justifier l’existence du système qui les a enrichis au-delà de toute décence. Ils reprendraient tous volontiers le mot connu de l’archimilliardaire Warren Buffett : « C’est la guerre des classes, et cette guerre, c’est ma classe qui est en train de la gagner. » On peut penser d’une telle déclaration qu’elle est cynique et impitoyable. Mais du moins est-elle claire, franche et logique. J. K. Galbraith justement a fort bien résumé les différents alibis idéologiques que les puissants ont pu s’inventer pour accepter sereinement, en toute bonne conscience, l’iniquité d’un système reposant sur la légalisation du crime et la glorification des criminels.

 L’imposture est bien plutôt le propre de nos classes moyennes, dont les membres, du fait de leur bâtardise sociale, lévitent dans l’espace amorphe qui sépare le pôle bourgeois dominant et le pôle populaire dominé de la structure des classes. À l’exception d’une petite minorité qui, plus lucide et plus généreuse que la moyenne (c’est le cas de le dire), décide à chaque génération de prendre le parti des classes populaires, la grande majorité des autres – ceux qui consciemment ou non, ont déjà pris leur parti d’un monde capitaliste dual – se cantonnent dans l’exercice de funambulisme politique et moral que leur dicte leur double et contradictoire pesanteur : celle-ci les tire tantôt vers la « droite » (républicaine ou extrême), tantôt vers la « gauche » (rose ou verte), selon la force relative de leurs intérêts matériels et symboliques, mais en tout cas la tête la première dans le marécage de niaiserie intellectuelle et de veulerie morale où pataugent les petites-bourgeoisies américanisées, toujours disposées à étriller et châtier les classes populaires et à singer les « élites » ou les « pipoles ».

 Dans la conjoncture actuelle, l’art d’ignorer les pauvres se manifeste particulièrement dans l’indifférence de plomb que nos classes moyennes et les gouvernements qu’elles soutiennent opposent au sort des milliers de migrants désespérés qui viennent faire naufrage dans cette Méditerranée joyeusement sillonnée par nos bateaux de plaisance et de croisière. La formidable inertie politique et sociale des pays européens en matière d’aide aux pays pauvres qu’ils ont pourtant pillés, saignés et asphyxiés, et pis encore, la détestable obsession sécuritaire qui déguise désormais leur haine et leur peur des pauvres en lutte contre un « terrorisme », toujours islamiste, jamais capitaliste, voilà qui devrait inquiéter nos classes moyennes si sourcilleuses en matière de droits humains mais si insouciantes des droits des pauvres.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance en juillet 2015.

Alain Accardo est notamment l’auteur du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2009) et De notre servitude involontaire (Agone, 2013).

   

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