Quand des chercheurs du CNRS coopèrent avec les ouvriers de Goodyear sur une SCOP

Début 2013, la direction de Goodyear Dunlop France, géant mondial des pneus, annonce la fermeture du site d’Amiens-Nord. S’en suit une lutte acharnée des ouvriers de l’usine, menée par la CGT, contre ce plan social qui laisse 1200 salariés sur le carreau. Pour sauver une partie des emplois, la CGT a même imaginé un plan de reprise de l’usine en SCOP (Société coopérative et participative) à l’image des Fralib ou des Pilpa. Souvent présentées comme une alternative à l’entreprise capitaliste, les SCOP recouvrent des réalités et des modes de fonctionnement différents, plus ou moins émancipateurs. Dans le cas présent, le projet de SCOP mis au point par la CGT Goodyear s’appuie sur la mobilisation de chercheurs du CNRS. C’est cette coopération que Terrains de Luttes a voulu explorer en questionnant l’un de ses principaux artisans, Bruno Chaudret, chercheur au CNRS. Il a notamment lancé un appel de chercheurs pour soutenir la SCOP des Goodyears.

 

Pouvez-vous nous présenter le projet de reprise en SCOP (Société coopérative et participative) de l’usine Goodyear d’Amiens, fermée depuis 2014 ?

Goodyear a décidé de fermer son site d’Amiens pour transférer sa production européenne sur d’autres usines dont la Russie. Aucun repreneur sérieux ne s’est présenté. Les salariés ont décidé de créer une SCOP qui reprenne l’activité « pneus agricoles » que Goodyear veut abandonner en Europe. Cette SCOP concerne environ 400 personnes sur les 1200 salariés que comprenait le site d’Amiens. Le projet de reprise ne concerne que l’activité agricole pour laquelle des investissements récents et importants avaient été effectués et qui potentiellement peut reprendre la part de marché de Goodyear.

Malgré ce projet, la direction de Goodyear a lancé le démantèlement du site mais le tribunal d’Amiens, saisi par les salariés a ordonné l’arrêt du démantèlement le 8 juin 2015. Depuis, un dialogue a repris entre la direction de Goodyear et les salariés.

Pour en savoir plus, on peut consulter le blog de la CGT Goodyear

Photothèque Rouge/ JMB

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Dans quel contexte et avec quels objectifs ces ex-salariés, et notamment la CGT, ont-ils contacté des chercheurs en chimie du CNRS ?

Les activités de recherche et de développement (R et D) de Goodyear en Europe ont été concentrées au Luxembourg. L’usine d’Amiens n’avait plus aucune activité dans ce secteur. Pour être crédible, une offre de reprise doit pouvoir démontrer sa capacité à produire des pneus de qualité, mais aussi à pouvoir faire évoluer cette production grâce à une R et D en propre. Dans ce contexte, les salariés de Goodyear se sont tournés, grâce à des contacts personnels avec un collègue directeur de laboratoire, vers le conseil scientifique du CNRS. Il se trouve que je suis chimiste et président du Conseil scientifique du CNRS et que j’interagis depuis longtemps sous diverses formes avec le milieu industriel (collaborations, start-up issues du labo, etc.). Mon activité n’a cependant rien à voir avec une activité de R et D en entreprise. J’ai contacté des collègues du milieu académique et du milieu industriel qui nous ont aidés à mettre sur pied une proposition de création progressive d’une activité de R et D sur le site d’Amiens. Nous avons bien avancé et sommes maintenant en mesure de proposer une solution crédible.

Photothèque Rouge/ JMB

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Pourquoi avez-vous répondu favorablement à la proposition de la CGT Goodyear, en lançant une pétition de solidarité reliant la question de l’emploi dans la recherche publique et dans la recherche industrielle ?

Tout d’abord, j’ai prévenu la direction du CNRS de cette démarche qui d’une certaine manière rentre en résonnance avec les préoccupations actuelles du CNRS. Le CNRS est engagé dans la valorisation des activités de recherche et a été à l’origine d’un nombre considérable de start-ups encore vivantes. De nombreux chercheurs du CNRS sont engagés dans des collaborations industrielles, un nombre relativement important est également engagé dans la création de start-up et des actions de conseil auprès des entreprises. Le lien avec le monde économique est donc déjà très présent.

Le CNRS se préoccupe par ailleurs de science citoyenne. Il y a donc un espace pour une interaction de type citoyenne entre le monde de la recherche et la création d’activités ou le soutien à des structures de types associatifs et donc notamment à la création de SCOPs.

D’autre part, cette sollicitation arrive à un moment où, malgré les dénégations gouvernementales, l’emploi scientifique est en danger en France. En tant que Conseil Scientifique du CNRS, nous avons alerté sur la « catastrophe qui s’annonce » dans le domaine de l’emploi, ce qui a eu comme effet d’enclencher une mobilisation du milieu notamment au travers du Comité National, des syndicats et du Mouvement « Sciences en Marche » dont la manifestation parisienne d’octobre 2014 a été une grande réussite. Cependant, malgré ces actions, notre message n’est pas entendu. On peut l’interpréter de diverses manières, mais on peut se poser deux questions :

  • Est-ce que les scientifiques sont plus mal traités que le reste de la population ?
  • A-t-on besoin de recherche dans un pays qui perd son industrie ?

A la première question la réponse est non, le chômage de masse touche tous les jeunes et toutes les qualifications. A la deuxième, la réponse est clairement oui. On a besoin de renouveler nos productions pour faire ça aux défis sociétaux qui nous attendent et cela passe par un développement de la recherche.

Nous avons donc l’occasion de démontrer : i) l’utilité sociétale d’une démarche qui s’inscrit dans la mise en contact du monde universitaire et du monde industriel ; ii) l’importance de l’emploi scientifique pour l’emploi industriel en France et vice-versa. C’est pourquoi nous nous sommes impliqués dans la R et D d’Amiens-Nord mais aussi pourquoi nous avons lancé cette pétition qui je l’espère sera largement signée.

Pour signer l’appel des scientifiques à soutenir le projet de Scop d’Amiens Nord

http://www.urgence-emploi-scientifique.org/limesurvey/index.php/survey/index/sid/921519/

Le texte de l’appel

Les salariés de GOODYEAR Amiens Nord ont élaboré un projet de SCOP (Société Coopérative de Production) afin de relancer la production de pneus dans leur usine fermée depuis plus d’un an. Dans cette démarche portée par près de 400 anciens employés du site, les ouvriers se sont rapprochés de scientifiques et d’ingénieurs pour élaborer un plan industriel particulièrement innovant. Cette coopération inédite permet de faire la démonstration que la reprise d’une production de pneumatiques à Amiens Nord est économiquement efficace, industriellement nécessaire et socialement créatrice de centaines d’emplois.

 Ce projet met également en évidence l’intérêt de mettre en relation le monde de la recherche académique et celui de l’industrie, relation qui existe par ailleurs dans la création de start-ups et dans les coopérations industrielles des laboratoires de recherche. Nous, scientifiques, sommes convaincus que politique de recherche ambitieuse et politique de développement industriel de notre pays doivent aller de pair. Cependant, malgré une forte mobilisation de la communauté universitaire pour l’emploi scientifique ces dernières années, notamment autour du Comité National de la Recherche Scientifique, de Sciences en Marche et des organisations syndicales, la recherche académique est en danger. En particulier, le nombre d’emplois statutaires proposés aux concours, que ce soit dans les universités ou dans les organismes de recherche ne cesse de décroître. Ceci conduit à sacrifier toute une génération de jeunes scientifiques.

 Que ce soit dans le contexte de GOODYEAR ou de l’emploi scientifique, le gouvernement nie l’acuité des problèmes et refuse toute discussion de fond. Dans ces conditions, à l’exemple de la SCOP GOODYEAR, nous pensons que les scientifiques doivent aussi s’engager dans l’aide à la mise en place et la coopération avec des structures industrielles socialement innovantes telles que les  SCOP.

 C’est pourquoi, nous exprimons notre soutien au projet de SCOP d’Amiens Nord et exigeons des pouvoirs publics tout à la fois un accord  au démarrage de ce projet et un plan pluri-annuel pour l’emploi scientifique.

   

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