« Va te faire foutre, Amazon » : Quand les grèves en Allemagne chamboulent le géant du commerce en ligne

L’Allemagne des éditorialistes et des eurocrates béats est-elle bien le royaume des relations professionnelles pacifiées et du dialogue social harmonieux qu’ils ressassent ad nauseam ? Les salarié-e-s d’Amazon à Leipzig et le syndicat ver.di ne semblent pas être de cet avis. Depuis plus de deux ans, ver.di se bat pour que la rémunération du secteur du commerce de détail s’applique aux 9.000 employés d’Amazon en Allemagne. L’entreprise rétorque qu’elle fait de la logistique, et que les rémunérations salariales doivent s’aligner sur celles du secteur – sans qu’aucune convention collective n’ait jamais été signée. Outre les revendications d’une convention collective, qui permettrait d’augmenter les salaires, ver.di et les employé-e-s d’Amazon se battent pour des congés payés, la prime de Noël fixée dans la convention collective, des heures supplémentaires pour le travail de nuit à partir de 20 heures (pour le moment, elles ne sont pas payées avant 22 heures) et un salaire minimum de 10,66€ de l’heure. Jusqu’à maintenant, Amazon rejette catégoriquement ces revendications.

Du 4 au 6, puis du 22 au 27 juin, des employés de Leipzig se sont de nouveau mis en grève. Des membres du collectif Alliance de solidarité avec la grève (Streik-Solidaritäts-Bündnis[1]) ont interrogé trois grévistes, salariés à plein temps et délégués syndicaux de ver.di, sur leurs conditions de travail, les actions communes avec d’autres secteurs en grève et la solidarité internationale avec des employés d’Amazon en Pologne.

À deux reprises en juin, du 4 au 6 puis du 22 au 27, une grève a de nouveau été lancée chez Amazon. Qu’est-ce qui caractérise cette vague de grèves ?

Marko : Cette fois-ci nous nous sommes mis en grève sans préavis. Pour l’employeur, c’est très difficile de s’adapter à ce genre de situation. Les grévistes ont très bien accueilli cela et la participation a été très importante. Pendant cette période de grève, il y a eu beaucoup de nouvelles adhésions au syndicat. C’est l’effet boomerang de la politique de l’employeur, comme par exemple les changements qui ont été introduits dans le travail posté. Par ailleurs, le vingt-neuvième jour de vacances a été supprimé.

Marco : Le modèle de travail posté actuel prévoit que les employés du secteur « Inbound » (où sont déposées les marchandises) travaillent seulement un samedi par mois, et ceux du secteur « Outbound » (la livraison de la marchandise), deux samedis par mois. Dans le nouveau modèle, les salariés du « Inbound » doivent travailler eux aussi deux samedis par mois. Dans les deux groupes, les gens commencent à se dire qu’il faut qu’ils prennent en main la défense de leurs droits.

Chez vous, il y avait aussi des tentatives originales de syndicalisation. Pensez-vous que cela a eu une influence sur le développement de la grève ?

Marko : Le soutien de militants syndicaux extérieurs a transformé les discussions avec les briseurs de grève postés à l’entrée. C’est difficile d’estimer l’effet qu’a eu leur travail. Mais ce qui est sûr, c’est que dans les grèves précédentes, nous n’avons jamais eu autant d’adhésions au syndicat. Nous faisons des grèves depuis 2 ans, nous avons pris de la bouteille. Faire bouger des gens et modifier leurs opinions, ça demande beaucoup d’empathie, de discussions et surtout de travail.

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Qu’est-ce qui a changé dans les discours ?

Marko : Nous ne distribuons pas seulement des tracts, nous nous adressons aussi directement aux gens, de manière ciblée. Nous montrons clairement que nous sommes devant la porte en tant que collègues, et pas en tant que syndicalistes. Et nous posons des questions ouvertes aux collègues, auxquelles ils doivent répondre directement. Mais par contre, le temps de discussion devant la porte est très réduit, parce que les gens doivent aller travailler. C’est la raison pour laquelle nous devons bien réfléchir à ce que nous pouvons leur apporter en quelques phrases seulement, des phrases auxquelles ils continueront de penser pendant qu’ils bossent.

Marco : Le fait qu’il y a de plus en plus de monde qui participe, ça motive énormément. Parce que par le passé, nous avons eu des phases de désarroi et de résignation.

Marko : Chacun de nous savait que les négociations allaient traîner sur plusieurs années. Mais c’est quand-même autre chose quand on le vit. Maintenant, après deux ans, nous atteignons un succès partiel. Mais pour ce qui est de notre objectif principal, la convention collective, il nous reste encore beaucoup de chemin à parcourir. L’employeur essaie constamment de nous décrédibiliser. Il prétend par exemple que les grèves n’auraient aucune répercussion – alors même que nous savons, en interne, que ce n’est pas vrai. Ces déclarations médiatiques sont quand même énervantes. Et les collègues qui se mettent en grève depuis deux ans se posent la question : « Est-ce que ça rime encore à quelque chose ? »

Comment faites-vous pour évaluer les effets de la grève sur l’activité d’Amazon ?

Marko : Quand les grèves durent plusieurs jours, nous passons des commandes test sur Amazon pour les abonnements Premium. Les abonnements Premium, ce sont les commandes pour lesquelles Amazon garantit la livraison le lendemain. Or là, nous voyons qu’Amazon ne peut pas toujours respecter ses engagements. En plus, nous voyons combien de commandes restent en stock pendant les jours de grève. On peut voir, en regardant les statistiques, que des milliers de commandes standard et premium arrivent en retard.

Marco : Amazon essaie de mettre différents centres logistiques en concurrence les uns avec les autres. Ca concerne les temps de pause, la rémunération, les conditions de travail, etc. En Pologne, deux centres logistiques ont été ouverts dans lesquels le salaire est différent. Amazon fait ça par principe. Ils veulent créer de la confusion et du conflit. L’entreprise espère faire jouer les centres les uns contre les autres.

Est-ce que vous avez l’impression que cette stratégie marche ?

Marko : En partie, oui. On le voit déjà dans le fait que beaucoup du monde ne se met pas en grève avec nous. La peur de perdre son poste joue un rôle, et l’employeur en tire profit. Amazon laisse les employés dans l’incertitude concernant l’éventuelle fermeture de leur lieu de travail jusqu’à la dernière minute. Mais ça, ce n’est pas quelque chose de spécifique à Amazon, toutes les entreprises font ça.

Marco : Il y a plusieurs centres où la décision de prolonger l’activité est attendue : Briselang, Bad Hersfeld et Leipzig. On va bientôt savoir s’ils restent ouverts pour les cinq années à venir ou s’ils vont être fermés. Naturellement, ça fait très peur aux employés. S’ils savaient maintenant que l’activité continuera sur les cinq années à venir, nous aurions une augmentation bien plus importante des adhésions au syndicat.

Marko : Dans les conversations avec ceux qui continuent à travailler, nous entendons des justifications différentes pour expliquer pourquoi ils ne participent pas à la grève : pour les uns, c’est la peur de perdre son boulot ; pour les autres, il ne leur reste que quelques années avant la retraite et ils pensent qu’ils ne profiteront pas d’une convention collective. Et puis il y a toujours ceux qui ne voient pas que la grève est faite par des collègues, pas par des agitateurs extérieurs. Ils voient ver.di comme une « troisième force », selon l’expression qu’utilisent les employeurs. Bien sûr, c’est une idée fausse, parce que le syndicat met seulement des moyens à disposition des salarié-e-s. Toute l’organisation – la préparation de la grève, son déroulement, etc. – est assurée par des collègues, qui sont employés dans l’entreprise.

Employees of internet retail giant Amazon stage a strike in front of the company's logistics center in Bad Hersfeld, central Germany, on December 18, 2013. Just days before Christmas, German workers at online retailer Amazon again walked off the job over pay.     AFP PHOTO / DPA / UWE ZUCCHI / GERMANY        (Photo credit should read UWE ZUCCHI/AFP/Getty Images)

Employees of internet retail giant Amazon stage a strike in front of the company’s logistics center in Bad Hersfeld, central Germany, on December 18, 2013. Just days before Christmas, German workers at online retailer Amazon again walked off the job over pay. AFP PHOTO / DPA / UWE ZUCCHI / GERMANY (Photo credit should read UWE ZUCCHI/AFP/Getty Images)

Est-ce que vous pouvez revenir sur les thèmes qui sous-tendent le mécontentement ?

Marko : Dans la boîte, il y a plusieurs services qui sont très éloignés des salles de la pause ; parfois il faut compter jusqu’à cinq minutes de marche. Aller et retour, ça fait dix minutes. Et la pause dure vingt-cinq minutes. Comme tout le monde doit être à son poste de travail quand la sonnerie annonce la fin de la pause, en réalité il ne reste que quinze minutes pour se reposer. C’est vraiment insuffisant. Avec le comité d’entreprise et le syndicat ver.di, nous nous battons pour changer ça et pour imposer des temps de pause raisonnables. Une règle simple, ce serait que la pause commence au tourniquet. Car pour aller en salle de pause, nous devons passer par la sécurité. Ils nous contrôlent pour voir si nous avons des marchandises sur nous.

Peter : En plus il y a un nouveau sondage du personnel qui est fait sur les scanner à main. On ne peut pas y échapper, on est obligés de répondre aux questions. Même l’heure à laquelle on répond est enregistrée. C’est une infraction évidente de la loi contre les abus informatiques. Pour Amazon, il s’agit de savoir quels employés, dans quels services, ont des positions critiques, pour avoir la possibilité d’agir contre les poches de mécontentement. Nous faisons circuler une pétition contre cela, et nous proposons que tout le monde coche la même réponse pour que l’entreprise n’y comprenne plus rien.

La semaine dernière, les employés de la Poste, du secteur socio-éducatif et d’Amazon se sont mis en grève et ont fait une manifestation ensemble[2]. Comment avez-vous perçu cette action commune ? Est-ce que vous avez des idées pour continuer le travail dans cette direction ?

Marko : On peut sans doute dire que plus il y a de gens qui participent à la grève, plus les manifestations prennent de l’ampleur. Comme le personnel de ces autres secteurs s’est mis en grève avec nous, et comme beaucoup du monde du collectif Alliance de solidarité avec la grève a participé à la manifestation, nous étions très nombreux. Par sa seule masse, un mouvement peut prendre conscience de sa force. Plus il y a de gens devant la porte, plus les collègues sont motivés pour se mettre en grève eux aussi. Tant que les conflits dans ces autres secteurs ne sont pas résolus et que les grèves continuent, les alliances restent possibles, La Poste a appelé à une grève à durée indéterminée. Pour les éducateurs et éducatrices, nous devons attendre le résultat de la médiation. Mais en général la collaboration est souhaitable. Pourquoi ne devrait-on pas regrouper nos forces ?

Marco : Ce que j’ai trouvé vraiment génial, c’était pendant notre dernière grève, quand les routiers ont dit « va te faire foutre Amazon. Moi, je vais rester garé ici pendant une demi-heure. » Ils étaient garés devant le centre logistique et ils n’ont pas voulu se déplacer. C’est une nouvelle forme de grève, c’est vraiment la classe ! Alors que je rentrais chez moi, une jeune mère dans le tram est venue me parler et m’a demandé pourquoi nous nous mettions en grève. Je lui ai tout expliqué, elle m’a dit qu’elle nous soutenait complètement, qu’elle n’irait plus acheter chez Amazon, en signe de protestation, et qu’elle écrirait une lettre à la direction d’Amazon. Ce sont des moments où on se dit « c’est génial ! » Et quand nous avons manifesté en ville, c’était super que le collectif Alliance de solidarité avec la grève soit venu aussi nombreux. Globalement, je trouve que la collaboration fonctionne très bien. Au début, il y a six ans, nous n’aurions jamais cru que nous serions tous rassemblés ici aujourd’hui.

Est-ce qu’il y a de la solidarité internationale entre différents sites ? Si oui, quelle forme la collaboration prend-elle ?

Marko : La solidarité internationale se développe, non seulement grâce aux permanents de ver.di mais aussi grâce au personnel en grève. En rendant visite au personnel des centres logistiques polonais pour montrer leur solidarité, beaucoup de liens ont été tissés. Il y a plusieurs tentatives de construire une organisation commune. À moyen terme, le but est d’étendre les grèves à toute l’Europe. Évidemment, c’est difficile, car la culture militante et les mouvements de grève sont organisés de manière très différente d’un pays à l’autre. Mais je pense qu’un jour ou l’autre la Pologne jouera un rôle moteur. Le mécontentement s’est répandu en très peu de temps et les salariés ne sont pas du tout d’accord avec le système d’Amazon. C’est pourquoi le mouvement se propage très vite là-bas. Beaucoup d’employés s’organisent et comprennent que quelque chose doit changer.

Marco : Par contre, en Pologne, ça reste plus difficile de se mettre en grève. Là-bas, l’indemnité de grève n’est pas payée. Comme le syndicat n’a pas beaucoup de sous, il ne peut même pas salarier un secrétaire du syndicat pour soutenir des grévistes. Eux, ils doivent tout faire eux-mêmes : élire des personnes de confiance, monter une commission tarifaire, etc. Ils versent 2,50€ par mois dans la caisse de grève. Tout l’argent est utilisé pour les tracts et les affiches.

 

Entretien réalisé par Sebastian et Jasper de l’Alliance de solidarité avec la grève Leipzig (Streik-Solidaritäts-Bündnis).

Traduit par Theresa Kühnert

Cet entretien est paru dans « Analyse und Kritik. Zeitung für linke Debatte und Praxis », n° 606, 16 juin 2015

[1] L’Alliance de la solidarité avec la grève à Leipzig existe depuis 2013, date de la première grève des ouvriers d’Amazon à Leipzig. Plusieurs personnes de l’Alliance travaillent dans le secteur du commerce de détail eux-mêmes, d’autres sont étudiants et doivent travailler dans des conditions précaires pour financer leurs études. Ils soutiennent la grève d’Amazon depuis le début et se montrent solidaires avec les autres mouvements de grève, comme récemment la grève du personnel de nettoyage industriel, qui a eu lieu mi-juin à Leipzig. [ndlt]

[2] Fin mai, le personnel de la Poste, d’Amazon et des employés du secteur socio-éducatif et social ont manifesté ensemble à Leipzig et dans des autres villes. Les employés de ces trois domaines se sont mis en grève au même moment.

   

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