La vie sous l’austérité

Entretien avec une employée de fast-food grecque

Comment un secteur déjà connu pour ses jobs sous-payés et ses conditions de travail déplorables traite-t-il ses salariés quand vient s’ajouter la pression de l’austérité mémorandaire ? Dans la lignée de précédents textes consacrés à la condition des travailleurs de la restauration rapide en France et à l’étranger, cet entretien nous décrit le quotidien des employés de fast-food en Grèce. Au-delà, il livre un témoignage vivant et nuancé des souffrances et des résistances du peuple grec, peu avant le référendum du 5 juillet qui l’a vu se dresser contre les diktats de la troïka.

Eleni Eleftherios travaille dans un restaurant à Thessalonique, en Grèce. Elle est membre du Syndicat des serveurs et des cuisiniers de Thessalonique et de Macédoine. Erik Forman, l’intervieweur, a activement participé aux campagnes de syndicalisation dans le secteur des fast-foods en tant que membre du syndicat Industrial Workers of the World (IWW).

Comment est-ce que tu t’es retrouvée à travailler dans un fast-food ?

 Depuis que je suis étudiante, je travaille dans des fast-foods chaque été. Avant, je travaillais seulement quelques mois par an parce que mes parents pouvaient me donner un peu d’argent. Mon père est ouvrier d’usine depuis trente-cinq ans et ma mère est employée civile sur une base militaire. Mais depuis trois ans, ils ne peuvent plus me donner d’argent. Mon père est parti à la retraite parce que le gouvernement va sans doute diminuer la retraite de ceux qui partent plus tard. J’ai donc dû trouver un boulot. (…)

 Depuis que j’ai mon diplôme en électrotechnique, j’ai envoyé plus d’une centaine de CV, mais personne ne m’a répondu. Il y a cinq ans, tout le monde s’intéressait à l’énergie photovoltaïque. Si tu avais un petit bout de terrain, tu pouvais installer des panneaux solaires et gagner quelques milliers d’euros par an. En réalité, c’était une bulle. Et elle a explosé. Le gouvernement a baissé les prix d’achat et aujourd’hui, à cause de la crise, les gens n’ont plus assez d’argent pour installer des panneaux solaires. Depuis l’année dernière, la moitié des boîtes que j’ai contactées ont fermé.

Baisse des salaires, destruction des services publics et de la sécurité sociale

 Que s’est-il passé quand la crise a commencé ?

 Les premières conséquences des mesures d’austérité imposées par l’Union européenne et Nouvelle Démocratie, on les a vues en 2010. D’abord, ils se sont attaqués aux salaires et aux retraites dans le public, qu’ils ont diminués quasiment de moitié. Le gouvernement acceptait tout ce que disait la troïka. Avant, le salaire minimum était autour de 700 euros ; ils l’ont baissé à 500. Il y a eu beaucoup de licenciements, le chômage a explosé.

 Ensuite, ça a été le tour du système de santé publique. Avant, tout le monde était couvert, soit par l’employeur, soit directement par l’État pour les chômeurs. On pouvait consulter le docteur gratuitement à l’hôpital, mais il fallait payer les médicaments et les traitements. Le dernier gouvernement a décidé qu’il fallait payer une franchise de 5 euros pour consulter un médecin. Ça a l’air d’être peu, mais beaucoup de gens ne pouvaient pas payer et ont arrêté d’aller chez le docteur. Maintenant, énormément de gens n’ont pas du tout d’assurance maladie et ne peuvent pas se payer de médicaments.

 Quelles conséquences la crise a-t-elle eu pour les salarié-e-s des fast-foods ?

 Prenons l’assurance maladie. En Grèce, pour qu’un employé du privé soit couvert, il faut que son patron informe le gouvernement qu’il travaille tant d’heures pour tel salaire. Le gouvernement lui donne ensuite des « bons de cotisation » qui lui permettent d’être couvert et qui comptent pour la retraite. Tous les trois mois, l’entreprise doit envoyer un formulaire au gouvernement pour déclarer le nombre d’employé-e-s et leur temps de travail. Les salarié-e-s reçoivent un « bon » pour chaque tranche de quatre heures travaillées minimum.

 Avant la crise, avec cent bons, on avait droit aux indemnités, mais la majorité des employeurs ont commencé à mentir dans les formulaires. Ils ne déclarent pas toutes les heures et donc les employé-e-s ne reçoivent pas leurs bons. Ils le font parce qu’ils doivent payer des cotisations sociales d’environ 200 euros par mois par employé-e pour qu’ils soient couverts. Si tu n’as pas assez de bons, ton patron n’a pas besoin de cotiser.

 Le gouvernement Nouvelle Démocratie a fait voter une loi pour empêcher les patrons de sous-déclarer le nombre d’heures travaillées. Les patrons qui ne payaient pas les bons obligatoires pouvaient recevoir une amende de 10 000 euros. Pour les salarié-e-s, c’était un outil de pression : certains ont réussi à s’en servir pour récupérer leurs bon et avoir droit aux indemnités, mais ça reste un énorme problème. (…)

 Je connais beaucoup d’autres salarié-e-s qui ont demandé à leurs patrons de leur donner leurs bons et qui se sont fait virer. Heureusement pour moi, mon patron n’est pas très agressif. Enfin il ne déclare quand même que quatre des huit heures que je travaille. Ça veut dire que j’ai une couverture sociale mais que mes bons de cotisation ne comptent pas pour la retraite.

 Travailler plus pour gagner moins

 Combien est-ce que vous gagnez dans le secteur des fast-foods ?

 Depuis que le salaire minimum a été abaissé à 500 euros après le début de la crise, la majorité des salarié-e-s gagnent environ 500 euros par mois et environ 3 euros de l’heure. Bien sûr, si le patron le souhaite, il peut payer plus. Mais la majorité des patrons signent des contrats pour des salaires plus faibles.

Moi, je gagne 4 euros de l’heure. Je connais quelqu’un qui gagne 5 euros de l’heure. La majorité des salarié-e-s sont à 3, 3,50. Pour un boulot qui consiste à faire des cafés toute la journée, à faire cuire des pizzas par 40 degrés ou à les livrer en moto.

 Quels sont vos horaires ? Comment ça s’organise ?

 Ça dépend. Dans un café, il peut y avoir des gens qui travaillent de 10 heures à 3 heures du matin. Dans les cafés qui sont ouverts 24h/24, il y a deux ou trois équipes. Les salarié-e-s travaillent environ douze heures par jour. Depuis deux ans, je ne travaille que la nuit, et encore, ça dépend des jours et du planning du restau. Les horaires changent toutes les semaines. Parfois, je travaille jusqu’à dix heures le week-end, de 20h à 6h du matin.

 Comment les salarié-e-s des fast-foods font-ils/elles pour survivre ?

 C’est très difficile. Les loyers ont baissé depuis cinq ans, donc tu peux trouver un logement pour 150-200 euros. Ça ne sera pas top, mais au moins t’as un toit au-dessus de la tête. Pour les autres factures, gaz, eau, électricité, il faut compter 250 euros. Si tu gagnes 500 euros, c’est-à-dire le salaire minimum, il te reste entre 50 et 100 euros pour tout le mois. Si tu n’as pas de famille, tu peux à peine survivre, mais tu peux y arriver. Quand t’as des gamins, c’est bien pire.

 Sur mes quatre collègues, la plupart ont des gamins et ils sont les seuls de leur famille à bosser, parce que leur mari ou leur femme s’est fait virer pendant la crise. Ils bossent douze à quatorze heures par jour, ils ne voient jamais leurs gamins. C’est illégal, mais ils ne peuvent pas faire autrement.

 En fait, c’est comme si t’avais deux boulots. Tu bosses deux fois plus qu’une semaine normale : entre soixante et quatre-vingts heures par semaine. À 4 euros de l’heure, ça fait 1 000 euros à la fin du mois. Si tu es payé 3 euros de l’heure, c’est bien pire.

 Il y a aussi des salarié-e-s qui sont payés un salaire fixe par jour. 30 euros c’est le maximum. Si tu bosses en général huit heures par jour, ça fait un peu plus de 3 euros de l’heure. Mais si tu passes deux heures de plus à nettoyer le restau parce que y’a eu beaucoup de monde, tu n’as pas d’heures sup’ et donc tu tombes en-dessous de 3 euros de l’heure.

 Combien coûte un souvlaki[1] ? Est-ce que les patrons continuent à faire du profit ?

 Bonne question ! En cinq ans de crise, j’ai eu mon doctorat en souvlaki ! Là où je bosse, où on est payés 4 euros de l’heure, un souvlaki coûte environ 3 euros. En bas de la rue, il coûte 1,50 euros. J’ai vu des endroits où la part de pizza était à 80 centimes. Je te laisse imaginer à quel point les salaires doivent être bas pour que le patron puisse dégager du profit.

 En Grèce, il n’y a presque pas d’usines. La plupart ont fermé au cours de ces dernières années à cause de la crise ou ont délocalisé en Bulgarie, où les salaires sont plus bas. Alors les fast-foods, c’est probablement le secteur en Grèce où il y a le plus d’employé-e-s. Les snacks, les bars, les cafés, les fast-foods… Ce sont surtout des petits commerces avec un ou deux patrons et entre cinq et douze employé-e-s. Mais la plupart de ces commerces ont fermé, eux aussi. Quand il y en a qui sont ouverts, c’est parce qu’ils sont rentables. Ils ne dégagent pas beaucoup d’argent, mais suffisamment. Et les conditions de travail sont très mauvaises.

 Là où je bosse, comme on compte la caisse, on connaît les coûts et les recettes et on peut estimer que le patron fait environ 3 000 euros de profit par mois. Il pourrait multiplier nos salaires par deux. Au lieu de ça, il y a quatre patrons qui sont payés pour rester assis à boire des bières et six salarié-e-s qui gagnent 4 euros de l’heure.

 Peux-tu décrire la situation dans le secteur de la restauration rapide avant la crise ?

 Ça allait mieux. On était payés l’équivalent de 6 ou 7 euros de l’heure. La plupart des patrons se pliaient au code du travail. Par exemple, si on travaillait de nuit, on était payés plus. Le dimanche, le salaire était majoré de 75%. Si on travaillait pendant les vacances, le salaire était doublé. Plus aucune de ces règles n’est appliquée. C’est devenu normal de travailler sans assurance, sans qu’on nous paie les heures supplémentaires ou les congés. C’est ça le plus triste. Les travailleurs ont fini par accepter cette situation.

Protesters clash with riot police during a demonstration in Athens, Greece, 1 May 2010. The Greek government is implementing austerity measures, amidst protests, that envision a major overhaul of the taxation and social security/pension systems. Greece has vowed to tackle the debt crisis that has shaken the entire European Union and put the euro currency under pressure. EPA/ORESTIS PANAGIOTOU +++(c) dpa - Bildfunk+++

EPA/ORESTIS PANAGIOTOU

 Entre souffrances et résistances

 Comment les gens ont-ils réagi à la crise ?

 Au cours des cinq dernières années, la plupart de mes ami-e-s de lycée ont quitté le pays pour chercher du travail dans les pays d’Europe du Nord. Certains de mes amis ingénieurs ont trouvé du boulot dans leur secteur. D’autres travaillent dans la restauration. Par exemple, si tu as fait des études de philosophie, il n’y a pas de travail pour toi, ni ici, ni en Allemagne, alors tu te retrouves dans la restauration.

 En Grèce, dans les grandes villes, les conséquences de la crise sont devenues de plus en plus visibles depuis 2010. Ça va des gens qui font les poubelles pour trouver de quoi manger aux gens qui s’énervent pour un rien. Toute cette pression qu’on a en nous, on doit l’évacuer d’une manière ou d’une autre, et parfois ça se manifeste par des comportements antisociaux, comme les bagarres.

 Il y a eu beaucoup de suicides. Ça fait peur. Mais maintenant, la plupart des gens s’y sont habitués. C’est terrifiant. Un jour, en allant au boulot, je suis tombée sur une foule d’environ cinquante personnes, amassées au pied d’un immeuble. Il y avait un mec sur le toit qui voulait sauter parce qu’il était endetté. Une autre fois, une de mes amies était au travail et elle a vu un vieil homme s’asperger d’essence. Heureusement, un de mes amis a pu l’empêcher de sortir son briquet et de s’immoler. C’est le genre de choses qui arrive tout le temps.

 Est-ce que tu peux parler de la mobilisation dans le secteur de la restauration rapide ?

 Ces dernières années, il y a eu pas mal de luttes dans de petites entreprises, avec le soutien du Syndicat des serveurs et des cuisiniers. Dans ma ville, il y a un salon de thé appelé Blé, où la plupart des employés n’ont pas été payés pendant des mois. L’entreprise n’arrêtait pas de leur répéter qu’ils seraient payés plus tard. Mais certains d’entre eux ont décidé de réclamer leur salaire. Le syndicat, avec d’autres groupes de soutien, les a aidés à être payés. (…)

 Mais je connais encore beaucoup de magasins dans le coin où ce type de situation est monnaie courante. Quand on te demande si tu travailles et que tu réponds oui, on te dit : « Waouh, tu as du boulot ? » Les gens sont ébahis. La question suivante est invariablement la même : « Et tu es payée ? » Et si tu réponds à nouveau oui, les gens te disent : « Waouh ! En plus tu es payée ! Tu devrais déjà t’estimer heureuse d’avoir du boulot. »

 À cause de ça, c’est parfois difficile de convaincre les travailleurs d’entrer en lutte. La vérité, c’est que beaucoup d’entre eux ne sont pas payés, ou seulement 100 ou 200 euros par mois. Le patron leur dit : « C’est la crise, je peux pas te donner plus. Tu prends ? » Mais c’est absurde parce qu’on voit bien que la boîte tourne normalement : on tient la caisse ! Les patrons profitent du taux de chômage élevé pour baisser les salaires, ou pour ne pas verser de salaire du tout.

 Est-ce que la mobilisation a touché d’autres secteurs ?

 Beaucoup. Par exemple, quand la chaîne de restaurants Applebee a décidé de fermer son antenne à Thessalonique, des travailleurs l’ont occupée. Le propriétaire du bâtiment a finalement fait appel à la police pour les expulser mais ça a donné des idées à d’autres travailleurs, notamment ceux de l’usine de biodétergents Vio.Me. En 2012, quand les dirigeants ont annoncé la fermeture de l’usine, les travailleurs ont décidé de la faire tourner eux-mêmes.

 Ils voulaient que le ministre du travail fasse voter une loi pour ce type de situations. À l’époque, ils ont bénéficié du soutien de Syriza. C’était avant leur arrivée au pouvoir. Mais Syriza n’a toujours pas respecté ses engagements et maintenant l’usine Vio.me est menacée de fermeture par décision de justice. Pourtant, la production continue – au début dans l’illégalité et maintenant au sein d’une entreprise coopérative sociale que les travailleurs ont formée pour pouvoir vendre légalement leurs produits sur le marché. C’est la première fois que ce type d’expérience d’autogestion a lieu en Grèce, et c’est une véritable source d’inspiration, y compris à l’étranger.

 Mais pour les travailleurs grecs, c’est l’expérience d’autogestion des employés de l’organisme d’audiovisuel public grec ERT qui est la plus emblématique. Les travailleurs ont pris le pouvoir quand Nouvelle Démocratie a décidé de fermer ERT pour ouvrir un nouveau réseau d’audiovisuel public (NERIT), destiné à faire la propagande du parti. De nombreux employés licenciés ont mis ERT sous contrôle ouvrier. Ils ont occupé la station et l’ont fait tourner bénévolement et illégalement pendant deux ans. Au début, ils ont été un peu inquiétés par la police mais la lutte a pris tellement d’ampleur – des gens de tout le pays les soutenaient – que Nouvelle Démocratie a eu peur de s’en prendre à eux. Comme les élections approchaient, ça aurait vraiment fait mauvaise impression.

 Les travailleurs se sont radicalisés progressivement : au début, ils se contentaient de participer aux manifestations, d’établir des contacts avec différents mouvements sociaux. Pour la première fois, ERT était la télévision du peuple et pas la télévision d’Etat.

 Est-ce que l’élection de Syriza a changé quelque chose pour tous ces travailleurs ?

 Syriza a fermé NERIT et a réouvert ERT, avec les travailleurs qui avaient été licenciés et avaient continué le travail. Ça a été une grande victoire. Syriza a aussi fait passer une loi pour naturaliser les enfants d’immigrés nés en Grèce. Pour de nombreux immigrés, c’est un bon début. Mais pour la plupart des travailleurs, on ne peut pas dire que la situation a vraiment changé. Syriza avait promis d’augmenter les salaires pour atteindre 600 euros, puis 700 euros un an plus tard. Ils n’ont rien fait de tout ça.

 Au cours des cinq derniers mois de négociations avec Bruxelles, ils ont réussi à diminuer de cent à cinquante le nombre de bons de cotisation nécessaires pour avoir droit à la sécurité sociale. Ils ont aboli la franchise de 5 euros à l’hôpital, mais il faut toujours payer les médicaments. Avec l’assurance, le gouvernement en rembourse une partie. Sans, il faut tout payer.

 Ce qui a changé immédiatement après les élections, c’est que les violences policières ont radicalement diminué. Quand Nouvelle Démocratie était au pouvoir et qu’on allait à une manif, il fallait apporter un casque et des masques pour se protéger des gaz lacrymogènes. De l’extérieur, ça donnait l’impression que les manifestants étaient des terroristes. À Thessalonique, les manifs étaient encadrées par la police. Maintenant, on peut aller manifester en sandalettes. (…)

 Les fondements au « Non » du référendum

 Qu’est-ce que tes collègues pensent du référendum ?

 J’étais au boulot quand j’ai entendu la nouvelle du référendum. La ville s’est immédiatement vidée, comme si une guerre se préparait. Il y avait une trentaine de personnes qui faisaient la queue devant chaque distributeur. C’était la panique.

 Puis l’agitation est un peu retombée. Les clients venaient au restaurant comme d’habitude. Ils parlaient du référendum. Ils se demandaient qui allait l’emporter, du oui ou du non. Ça a duré toute la semaine.

 Au boulot, on va tous voter non : moi, mes collègues, mes patrons. Dans la restauration rapide, la plupart des employeurs vont voter non, parce que l’Union Européenne veut les taxer davantage et que Syriza s’est opposé à cette mesure.

 Il y a beaucoup de petits patrons au sein de Syriza et sans doute qu’ils ne paient pas le salaire légal. Syriza veut protéger les travailleurs et les retraités mais il faut qu’ils protègent les intérêts des différents segments de leur électorat – les patrons, les ouvriers, les soldats, les policiers, les retraités, tout le monde. C’est normal. À cause de ça, c’est difficile pour eux de prendre des mesures vraiment radicales.

 C’est bizarre de parler de Syriza avec mon patron et qu’on soit d’accord. Mais c’est comme ça. Cette semaine, c’est Syriza et nous tous contre les mesures imposées par l’Union Européenne. Bien sûr qu’il y a des divergences entre travailleurs et patrons mais pour l’instant, on est tous unis pour le référendum.

 En Grèce, dans la restauration, on trouve des patrons de tous bords : des patrons de gauche, des patrons de droite, des patrons qui traitent vraiment mal leurs employés, des patrons qui votent pour Syriza, d’autres qui sont membres du Parti Communiste. Eux aussi ont été durement touchés par la crise.

 Qu’est-ce que le non veut dire pour les Grecs ? Est-ce que les travailleurs l’interprètent comme un retour à la drachme ?

 Pour moi, le non, ça veut dire que je ne veux pas d’une nouvelle baisse des salaires et des retraites. Je refuse toutes les mesures d’austérité que les Européens veulent imposer aux Grecs. Mais ça veut surtout dire qu’on ne veut pas que notre qualité de vie, que notre dignité souffrent davantage. On a déjà des salaires de misère.

 En même temps, je ne suis pas sûre que les gens comme moi, les employés de la restauration, comprennent ce que veut dire le non. Personne n’a essayé de leur expliquer ce qui se passerait si on sortait de l’euro. C’est un sujet tabou au sein de Syriza. Je pense que Syriza ne veut pas sortir de l’euro, ou peut-être qu’ils n’arrivent pas à savoir ce qui se passerait en cas de sortie. La plupart de mes collègues ont en tête ce qui s’est passé au cours des dernières années. On ne peut plus supporter cette situation. Même si c’est dur pendant quelques années, on peut faire face, si on a des conditions de vie plus décentes et qu’on retrouve notre dignité.

 Mais j’ai peur de ce que va donner le référendum. L’ancien gouvernement, le Pasok, Nouvelle Démocratie, les Européens, les médias, ils ont tous dit que si le non l’emportait, la Grèce sortirait de l’Europe et qu’ensuite notre système économique s’effondrerait, que l’Etat ne verserait plus les salaires pendant des mois, que les importations cesseraient ou deviendraient très chères, qu’il n’y aurait plus de médicaments, que ce serait l’apocalypse, que nous serions un peuple de perdants, etc.

 Certains de ceux qui vont voter oui ont profité de la crise – les gros patrons, les hommes d’affaires, les gens qui n’ont pas vu leur train de vie changer. Mais certains voteront oui parce qu’ils ont peur et qu’ils pensent qu’il n’y a pas d’autre choix.

 Toute personne normalement constituée qui voit ce que les travailleurs et les retraités ont subi au cours de ces cinq dernières années comprend que l’enjeu du référendum, c’est de dire non à cette politique, refuser de vivre en esclavage. Je ne crois pas que Syriza puisse résoudre tous les problèmes d’un coup. Mais ce serait un bon début de dire haut et fort qu’on ne veut plus vivre ainsi.

 De toute façon, avec l’euro, je suis pauvre. Je le resterai avec la drachme mais au moins, avec le non, on aurait la tête haute. Ce serait un bon début. On nous a pris notre dignité. Mais quoi qu’il se passe le 5 juillet, les différences de classes existeront toujours : je resterai une travailleuse, mes patrons resteront des patrons – et la lutte continuera.

 Traduit de l’anglais par Claire-Lucie Polès et Terrains de luttes.

Cet entretien est initialement paru sur le site de Jacobin.

[1] Le souvlaki est une petite brochette de viande et de légumes grillés, c’est le plat principal qui est servi dans les fast-foods grecs (NdT).

   

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