Contre la mort d’un lycée public, un mois de grève de la faim à Chicago

Parmi les très nombreuses villes des pays capitalistes avancés où règne en maître incontesté la doctrine néolibérale, qui prône la réduction des dépenses publiques et la privatisation au pas de course de services publics tels que la santé ou l’éducation, Chicago mérite sans doute une médaille. Sous la direction de Rahm Emanuel, réélu pour un second mandat au printemps dernier, une cinquantaine d’établissements scolaires publics ont fermé, ainsi qu’une douzaine d’hôpitaux. Mais depuis 2012 et la grève des enseignant-e-s de Chicago, la population de la ville se mobilise et résiste tant bien que mal. Dernier exemple en date : une grève de la faim, lancée au mois d’août, pour lutter contre la fermeture d’un lycée public dans le ghetto noir du South Side.

Alors que les écoles publiques de Chicago faisaient leur rentrée début septembre, on ne parlait que d’une chose : la grève de la faim de douze militants du South Side, qui entrait dans sa quatrième semaine. L’objectif ? Forcer le comité éducatif (school board) de la ville à rouvrir le lycée public Dyett High School, situé dans le quartier populaire noir de Bronzeville.

Les grévistes veulent que Dyett reste ouvert à tou-te-s (open enrollment) et se spécialise en « technologies vertes ». Dans Bronzeville, cœur de la culture et de l’économie afro-américaine à Chicago, quinze établissements ont été fermés ou « réorganisés[1] » au cours des quinze dernières années. Depuis la fermeture de Dyett en juin dernier, il n’existe plus aucun lycée de quartier ouvert à tou-te-s. Les autres lycées du coin sont soit des établissements sélectifs, soit des charter schools, des écoles privées opérant sur des fonds publics.

« Nous avons un système éducatif à deux vitesses, explique l’institutrice Tammy Vinson. Ce que la grève de la faim pour Dyett met en lumière, c’est que nos quartiers sont laissés à l’abandon depuis des années. » La coalition pour revitaliser Dyett High School (Coalition to Revitalize Dyett High School) a accusé les pouvoirs publics de volontairement couper les vivres aux établissements de quartier et d’ignorer les tentatives de transformer le lycée.

Pour tenir, les grévistes boivent de l’eau et des boissons protéinées.

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« C’est exactement le type de luttes que nous soutenons complètement », déclare Michelle Gunderson, membre du syndicat Chicago Teachers Union, qui est venue apporter son soutien aux grévistes. « Le problème ne concerne pas qu’un seul lycée, explique Gunderson. Ne pas avoir de lycée public à Bronzeville, c’est un cas d’école. Une fois qu’il devient possible dans un quartier, il y a un effet domino ; les lycées publics vont tomber comme des mouches. »

Des membres et des permanents du syndicats ont participé à plusieurs actions pour Dyett : un sit-in devant la mairie ainsi que des interventions à trois réunions sur le budget de la ville, dont une a dû être interrompue.

Le district a fermé Dyett en juin dernier pour mauvaises performances scolaires. Le lycée est fermé cette année. Au printemps, l’agence municipale en charge de l’éducation publique (Chicago Public Schools, CPS) a lancé un appel d’offre pour décider de l’avenir du bâtiment. La coalition a déposé un dossier pour un établissement de quartier (community school). C’était la seule des trois propositions de ce type à demander à ce que l’établissement soit géré par le district et ne sélectionne pas les élèves.

Pendant l’été, le maire, Rahm Emanuel, et le district ont repoussé les réunions où la réouverture de Dyett en 2016 devait être débattue.

Au bout de quelques semaines, Rahm Emanuel a fini par organiser une conférence de presse dans laquelle il a annoncé que Dyett rouvrirait en 2016, resterait ouvert à tou-te-s, mais avec une spécialisation artistique. Dans son projet, les parents d’élèves n’avaient aucune place ni aucun contrôle sur l’établissement, alors que c’était au cœur de la proposition de la coalition. Les grévistes se sont donc engagés à continuer leur jeûne.

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Les membres du CTU ont publiquement apporté leur soutien aux grévistes : leur lutte est dans la droite ligne de la lutte du CTU pour défendre l’enseignement public dans les quartiers et pour impliquer les parents, le monde associatif et les enseignant-e-s davantage dans les décisions éducatives. En effet, les grévistes revendiquent l’élection d’un conseil d’éducation, qui aurait le droit de nommer le/la principal-e.

Depuis que les grévistes ont rejeté le projet de Rahm Emanuel, trois militants se sont joints à leur action, notamment Brandon Johnson, du CTU. Le 15 septembre, deux personnes ont abandonné leur grève de la faim pour raisons de santé.

Les grévistes et leurs soutiens ont récemment chamboulé la cérémonie d’inauguration d’un lycée du quartier huppé du North Side fraîchement agrandi. Les travaux ont coûté 19 millions de dollars. Pour les grévistes, les écoles des quartiers pauvres du South Side, très majoritairement noir, ne bénéficient jamais de telles ressources financières. Les grévistes ont également organisé un défilé aux chandelles devant la maison du président Obama, située à quelques centaines de mètres de Dyett High School.

 

Samantha Winslow

Traduit pas Terrains de luttes. Cet article est initialement paru sur le site de Labor Notes

[1] La « réorganisation » (turnaround) consiste à mettre en place des stratégies éducatives, gestionnaires et financières visant à améliorer les performances d’un établissement scolaire. Ce modèle fait partie de quatre initiatives lancées en 2009 par Obama pour « réformer » l’enseignement primaire et secondaire : « réorganisation », « relance » (restart), transformation et fermeture. [ndt]

   

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