« Pour des journalistes nourris à l’investigation, sans trace de libéralisme et de conservatisme »

Entretien avec Gilles Balbastre

Co-réalisateur du film Les Nouveaux Chiens de Garde[1], Gilles Balbastre réalise depuis plus de quinze ans des documentaires qui pointent les effets destructeurs du capitalisme et de la dérégulation financière sur le monde du travail et sur la précarité, ainsi que le rôle des médias dominants dans l’expansion du néolibéralisme. Ancien journaliste à France 2, il dénonce le recul du pluralisme et les effets de la censure économique sur la diffusion des films critiques du système capitaliste. Il présente également Nada-info.fr, une plateforme de financement de films qui recueille des adhésions pour produire « Nous avons des armes », son prochain film sur la violence médiatique contre les mouvements sociaux, pour lequel il manque encore 20 000 euros. 

 

Vous avez sorti deux documentaires cette année « Cas d’école : l’école face aux médias » (à commander sur le site Nada-info), et « Vérités et mensonges sur la SNCF » (en ligne sur Youtube) qui révèlent les effets néfastes du capitalisme dans les domaines de l’éducation et des transports, et comment les médias dominants participent à maintenir ce système et détournent l’attention. Ce n’est plus possible de faire des documentaires critiques pour la télévision ?

Depuis la sortie des « Nouveaux Chiens de Garde » (2012), je suis tricard à la télévision. Les producteurs ne proposent plus aux chaînes mes projets, car ils savent qu’ils seront refusés. Avant, j’ai travaillé régulièrement pour France 5 où il y avait encore une possibilité pour moi, notamment pour une case consacrée à l’économie et au travail. J’ai pu faire des films comme « le chômage a une histoire » (2001), « Moulinex, la mécanique du pire » (2003), « EDF, les apprentis sorciers » (2006), « Fortunes et Infortunes des familles du Nord » (2008)… Mais ce genre de productions serait maintenant refusé. Déjà à l’époque c’était difficile. Mes sujets étaient discutés sur le fond et la forme voire retravaillés… par exemple le service audiovisuel du ministère du travail finançait ces films mais ne voulait jamais signer parce que mes films étaient soi-disant trop « rouges ». Pour mon film « Fortunes et Infortunes », la chargée de programme m’avait fait réécrire une bonne partie du texte en me disant : « ton film est suffisamment rouge comme ça ». Mais on ne sort jamais ce type de réflexion à Alain Minc, Christophe Barbier ou à Yves Calvi, « ton texte est blanc, c’est un texte russe blanc, tu peux pas le mettre un peu plus rose ? ». Le plus grave, c’est que c’est un processus d’élimination. Pourquoi de plus en plus de documentaires vont au cinéma ? Parce que la télé les refuse. Et à force de ne plus travailler, on va être éliminés, et on ne pourra plus faire ces films. C’est une réalité. Dans les années 1970, les réalisateurs se battaient contre la commission de censure, mais on pouvait se battre politiquement contre elle. Maintenant la commission de censure, c’est la censure économique. Les documentaires ne se font plus parce qu’on est étouffé économiquement. Certes, tu peux trouver de temps en temps des documentaires pas trop mal sur LCP, Arte ou sur France 5. Les conditions de production ont changé également. Avant, le budget d’un documentaire sur Arte ou France télévision se situait autour de 150 000 euros, avec huit à dix semaines de montages. Maintenant LCP ou d’autres chaîne de la TNT produisent des documentaires à 30 ou 40 000 euros, montés en quatre semaines. Avec un budget comme celui-là, tu ne peux plus faire une longue investigation qui te permet de soulever des problématiques, tu peux difficilement prendre ton temps pour exposer le sujet.

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Pourtant des reportages et des documentaires pointent les problèmes sociaux…

Ce qui change, c’est la façon d’aborder les sujets. Dans le film « Fortunes et Infortunes », il est question entre autre de Roubaix, dans le Nord, la ville la plus pauvre de France avec 45% de familles en dessous du seuil de pauvreté… Comment Envoyé Spécial va traiter Roubaix sur France 2 ? Ils vont passer soi-disant trois semaines à la CAF de Roubaix comme en janvier 2014, et ils ont fait uniquement des portraits de pauvres. Mais vas comprendre quelque chose aux causes de cette pauvreté ! Tu vas t’apitoyer et te dire « putain, c’est pauvre, Roubaix, c’est dur ! ». Mais Roubaix c’est aussi la ville où le taux d’ISF est supérieur à Paris 5e arrondissement ou à Aix-en-Provence. Les deux plus grosses fortunes françaises viennent de Roubaix : Mulliez d’Auchan et de Phildar, et Bernard Arnaud de LVMH. Ils viennent de Roubaix. Dans Fortunes et Infortunes, je ne traite pas des pauvres sans parler des riches. Le taux d’ISF et le taux de pauvreté les plus hauts de France dans la même ville, c’est l’axiome de Marx : le capital est constitué à partir des plus-values engendrées sur le salaire des travailleurs. C’est l’axiome de Marx, Roubaix ! Il faut poser ça. Mais si tu dis à une chaîne de télévision « à Roubaix, je ne ferai pas que des pauvres, je ferai des riches aussi, les Mulliez les Tiberghien, les Motte… Je vais montrer comment ces riches se sont enrichis sur le dos des salariés, et que l’un ne va pas sans l’autre », le résultat est que les chaînes vont fuir en courant. Pourtant, il est nécessaire de rappeler le triptyque du capitalisme : le capital, les politiques qui ont organisé des lois qui ont profité à ces grandes fortunes-là, et les médias, parce que leur rôle consiste à construire des écrans de fumée pour détourner le regard des causes économiques de la misère. Ici à Roubaix, les médias traitent principalement de la violence, violence scolaire, crimes, trafics, vols, faits divers genre « gang de Roubaix »… et ne racontent jamais l’insécurité sociale produite par la violence économique. Et faire un tel documentaire n’est pas faire un acte de militantisme. C’est plutôt la narration d’une situation « objective » avec tous les paramètres. Je hais l’idée d’« angle journalistique », parce que l’article « anglé » permet surtout de ne pas aborder les différents éléments politiques, sociologiques et économiques d’une situation, sous prétexte que « c’est trop compliqué ! ».

 Mais les « Nouveaux Chiens de Garde » a été un succès en salle et a été aussi diffusé sur LCP…

Le film a eu un vrai succès public avec plus de 240 000 spectateurs au cinéma, ce qui en fait l’un des films documentaires français le plus vu en salles depuis dix ans, alors que les grandes majors de la distribution – UGC, Gaumont, MK2 – ont refusé de le diffuser. Ce sont surtout les salles « Art et essai » comme les Utopia, les salles de Province, qui l’ont projeté. Il y a eu aussi plus de 25000 DVD vendus… Mais malgré ce succès public, le film n’est pas un succès économique puisque le producteur a fait faillite. Le film a coûté très cher à cause des nombreuses archives utilisées dont il a fallu payer les droits d’auteurs. Le producteur a donc pris des risques et il n’a touché aucune aide. Ni du CNC qui est pourtant alimenté par nos impôts, ni des chaînes finançant le cinéma comme Arte et Canal+, ni des conseils régionaux et de leur fonds de soutien au cinéma. Et les entrées n’ont pas permis d’amortir les dépenses. C’est la « magie » du capitalisme. Mais ce n’est pas un hasard s’il y a autant d’embûches dans une industrie comme celle de l’image alors qu’elle est omniprésente dans notre société actuelle. A croire que tout est fait pour ne pas attaquer ce qui constitue, rappelons-le une forme de propagande. Il est donc difficile de surfer sur un succès comme « Les Nouveaux Chiens de Garde » pour refaire des documentaires grand public. Le film a certes été diffusé à la télé, pas sur TF1 ou France 2 bien entendu, mais sur LCP, une chaîne aux audiences très faibles. Et après la diffusion, LCP n’a pas pu s’empêcher d’organiser un débat avec trois chiens de garde[2] : l’économiste Élie Cohen, le journaliste Franz-Olivier Giesberg et le sociologue Dominique Wolton. LCP nous a en réalité fait un magnifique cadeau : la preuve que Les Nouveaux Chiens de Garde dit vrai !

 

 

C’est pour contourner cette fermeture des chaînes à la critique que vous avez créé le site de production et de diffusion Nada-info ?

Nada-info est né du bilan dressé après le succès des « Nouveaux Chiens de Garde ». La critique des médias démontre depuis plus de quinze ans que le champ des médias est en totale déliquescence. Dans les débats avec le public, on a constaté ensemble cette dégradation et cette dangerosité de l’information. Et Nada est né de cette réflexion : depuis des années, il existe des mouvements contre la malbouffe, le mal logement. Il est grand temps de lutter aujourd’hui contre la mal info. Bien sûr, la lutte contre la mal info existe depuis quinze ans, à partir des analyses de Pierre Bourdieu, des articles de Serge Halimi, du travail d’Acrimed, du Plan B, de Pierre Carles, de François Ruffin, etc. Mais cette critique est beaucoup moins connue que la lutte contre la malbouffe et le mal logement… Normal, les médias ne parlent pas de cette lutte ! Pourtant, tout comme la mal bouffe, la mal info est dangereuse pour la santé, la santé intellectuelle, et pour l’environnement, la démocratie. Les journalistes produisent de plus en plus des produits dangereux. On se soucie de ce qu’on met dans notre estomac, donc on peut se soucier aussi de ce qu’on met dans notre tête. Lors d’un débat, j’ai lancé cette boutade : « mais pourquoi on ne réclamerait pas de l’info « bio », fabriquée par des journalistes élevés en plein air, entièrement nourris à l’investigation, sans trace de libéralisme, de publicité, de conservateur, voire de conservatisme ». Le slogan a plu. Mais le parallèle ne s’arrête pas là : comme pour la bouffe « bio », il faut monter des circuits parallèles de production et de distribution de l’info « bio ». Sinon vous et nous, on va crever. Vous, vous allez crever parce que vous aurez de moins en moins de produits d’informations de qualité à consommer, et nous on va crever parce qu’on ne pourra plus travailler. Alors on a lancé ce genre de programme : pourquoi ne créerait-on pas des AMIP – des Associations pour le Maintien de l’Information Progressiste – sur le modèle des AMAP, Association pour le maintien de l’agriculture paysanne et se mettre à produire et à distribuer autrement ? Nada, ça veut dire Nous Avons Des Armes, et c’est, pour plaisanter, le premier AMIP de l’histoire de l’humanité. Une info « bio », certes, mais certifiée « Label Rouge » !

 Concrètement comment on participe à Nada ?

Sur le modèle des AMAP, vous préachetez des paniers, dans lesquels vous pouvez trouver un documentaire, un livre, un journal traitant d’informations bien travaillées par des journalistes professionnels. Des informations qui durent dans le temps, pas des infos kleenex fabriquées par les médias dominants. Le journal Fakir, le site Mediapart, ce sont en quelques sortes déjà des formes d’AMAP. Un abonnement au Monde Diplomatique, à l’Humanité est une sorte d’AMAP, puisque cet abonnement assure la production à des journalistes d’une information durant une année. Mais il faut encore développer ce principe de pré-production. Ce n’est pas non plus du crowdfunding, du financement de projet au coup par coup. Je n’aime pas trop ce procédé qui se situe pour moi toujours dans une forme consumérisme capitaliste : j’aime ou j’aime pas, je donne ou ne donne pas d’argent. Dans le cas d’un AMAP/AMIP, il y a un engagement qui s’inscrit dans le temps. Donc vous préachetez des documentaires, de l’information. Ensuite il ne faut pas que la diffusion ne se réduise à un simple acte de consommation. Une fois fini, le documentaire peut servir à occuper l’espace public du débat que les médias nous ont enlevé, à travers les salles de cinéma et comme pour les Nouveaux Chiens de Garde, au travers des centaines de projections militantes. C’est une autre forme de distribution. Tu as un DVD, tu invites des amis, tu le diffuses et tu en discutes. Ça fait partie de cette conquête du terrain. Ce que faisait le parti communiste dans les années 50-60 avec ses militants, quand ceux-ci distribuaient L’Humanité Dimanche dans les entreprises, les cités, la rue, etc… Tu es un syndicat, tu organises de la formation syndicale avec un documentaire provenant d’une AMIP. C’est ça se réapproprier l’espace public du débat. Avec des projections qui se poursuivent avec des débats, tu rassembles 30-50-100 personnes. Comme lors des Etats généraux de 1789, il faut multiplier les cercles de réflexion et de lumière face à l’obscurité que les autres veulent nous imposer. Dans un film, tu peux mettre les outils de sciences économiques et sociales les plus progressistes. Et repousser le conservatisme ambiant imposé par un ordre médiatique détenu par comme on disait dans les années 1930, « les puissances d’argent ».

 Pourquoi les débats autour des films sont-ils utiles aux luttes ?

D’abord parce que ça nous permet de dépasser les personnes habituelles qui vont voir ce type de films, qui se situent autour d’Attac, des Amis du Monde diplomatique, de la fondation Copernic, etc., pour conquérir un autre public. Avec le film Les « Nouveaux Chiens de Garde », c’était important pour nous. On a animé plus de 400 débats dans toute la France. J’en ai fait personnellement plus de 150. Le comité d’entreprise EDF-GDF, la CCAS, me fait faire depuis trois ans une tournée estivale dans ces centres de vacances, avec projections des « Nouveaux Chiens de Garde » et ateliers médias. En plein mois de juillet et d’août, c’est entre 40 et 100 personnes par soir, des vacanciers, salariés de l’énergie et pas forcément des militants. Les ateliers en fin de journée réunissent entre 5 et 35 personnes. Ces personnes-là disent, « on ne regardera plus les médias comme avant ». Pareil grâce au comité d’entreprise de la SNCF de Dunkerque, une association d’éducation populaire d’une commune voisine Grande-Synthe a projeté les Nouveaux chiens de garde dans un cinéma situé au pied d’une grosse cité. 150 personnes qui vivent dans cette cité – bénéficiaires du RSA, personnes d’origines étrangères, maghrébines notamment, des jeunes filles voilées – sont venues et on a tous débattu ensemble. Comme quoi des possibilités de conquête politique existent encore. Il y a des unions locales qui font de la formation syndicale, avec les « Nouveaux Chiens de Garde ». Le travail qu’a fait la CGT pour que des salariés, des ouvriers voient ce film a été important. Le syndicat de la communauté urbaine de Lille, l’AMCU-CGT, qui couvre 87 communes, avec plus de 250 adhérents, a par exemple fait des projections « heure syndicale – barbecue » : projection et débat, avec des employés/ouvriers de la fonction publique territoriale. Les responsables du syndicat m’ont dit « tu nous as réveillé avec ce film. Nous, on était dans une lutte plus ou moins corporatiste, avec toute la noblesse que ça comporte, pour nos intérêts de salariés, et c’est important. Mais ce film-là nous a re-politisé, nous a fait reprendre conscience que cette question politique des médias nous concernait et qu’il fallait se mettre à lutter nous aussi sur ces questions politiques ».

 La critique des médias est déjà très répandue, pourquoi est-ce important de la développer ?

Avec la critique des médias, il y a une conquête à mener  parce que c’est une critique politique qui a un sens et qui amplifie la critique d’un système. Si le système capitaliste et ultra-libéral tient, c’est parce qu’il repose sur un des piliers que sont la communication et l’information. C’est important et il ne faut surtout pas penser que cette évidence est acquise partout. C’est acquis dans certains petits milieux intellectuels et militants – et encore ? –, mais pas auprès d’une majorité de la population. Les ultra-libéraux, depuis 30 ans, répètent la même chose pour arriver à dépasser les lignes de défense du salariat qui avaient été construites depuis la guerre. Donc tant que ces discours là existent et qu’il y a encore une grande partie de la population qui n’est pas alertée, politisée autour de ces questions, il faut continuer et ne jamais se lasser. C’est ça que nos aînés nous ont appris, syndicalement, politiquement. Dans une entreprise, quand on lutte pour les salaires et le respect des salariés, ça dure 30 ans, 40 ans, toute une vie de salarié. Contre un système, le combat est un combat de terrain répété. Donc avant de tenter de renverser l’ordre établi, il faut qu’une grande majorité de gens soit consciente du combat à mener contre les médias dominants. Mais c’est important aussi d’occuper le terrain de la critique des médias, comme on l’a fait depuis des années avec le Plan B, comme l’a fait le Monde Diplomatique, Pierre Carles, François Ruffin ou encore Acrimed. Le danger est que d’autres comme Dieudonné ou Soral l’occupent à notre place, notamment auprès des jeunes. Les « Nouveaux chiens de garde » a beaucoup plu aux jeunes. Quand je suis allé au Kino à Villeneuve d’Ascq dans le Nord, le ciné de la fac, il y avait 450 étudiants. L’amphi était plein. Après la projection, un petit groupe de jeunes est venu me voir. Ils adhéraient à pas mal de valeurs de gauche, étaient sensibles aux critiques du capitalisme. Mais très vite ils dérivaient vers Soral ou Dieudonné. Le danger c’est effectivement, tous pourris, version facho-Front National. Donc ça montre d’autant plus qu’il faut occuper le terrain politiquement, par exemple sur Internet dont les jeunes sont très friands. Nada réalise ainsi et met sur son site des « Epandages médiatiques », des petits scuds vidéos de 2-3 minutes qui démolissent le travail quotidien des médias. Je pense qu’il faudrait être encore plus fort sur Internet comme Soral et Dieudonné le sont.

 

 Que raconte « Cas d’école : l’école face aux médias » le 1er film produit par Nada, qu’on peut déjà acheter en ligne ?

Il montre comment le traitement médiatique réservé à un fait divers – le suicide d’une collégienne à Lens – vient aggraver les conditions de travail des enseignants. La thématique plaquée par les journalistes sur ce fait divers a été, après la « violence scolaire », un nouveau produit à la mode, le « harcèlement scolaire ». Dans ce fait-divers ci, le traitement médiatique axé sur le « harcèlement » est un écran de fumée qui masque la dérégulation marchande de l’Education nationale et les dégâts causés sur la population locale par la violence économique. Les médias en surinvestissant des sujets médiatiques comme celui-là et en les traitant à la va-vite, spectaculairement, distillent quotidiennement dans la société des informations nauséabondes, malsaines, dangereuses. Ces médias marchandisent constamment la peur, relayés en cela par un personnel politique attiré par la gestion politique de l’émotion. Tout cela est malsain et crée un boulevard au Front National. Le but du film est de montrer en quoi les médias représentent un danger de plus en plus important pour la démocratie. En favorisant les faits-divers plutôt que d’autre traitements économiques, sociaux, politiques de la réalité sociale, ces médias empêchent d’avancer toutes propositions progressistes dans des secteurs essentiels pour la paix sociale comme la santé, l’éducation, la recherche, la justice, l’énergie, les transports. Et ces mêmes médias contribuent à la casse de ces services publics pourtant vecteurs d’égalité et de démocratie.

On le voit aussi dans la médiatisation des grèves des salariés…

C’est le thème de « Nous avons des armes », le documentaire en cours de fabrication et pour lequel on a encore besoin de financements. Il montre comment les médias posent un grave problème aux mouvements sociaux, parce qu’ils les empêchent d’exprimer leurs revendications et les orientent vers des problématiques qui ne sont pas celles du mouvement initial. On part des luttes qui sont critiquées de manière de plus en plus violente par les médias. Il y a de plus en plus de la part de ces médias, une interdiction de protester contre ce que les chiens de garde appellent les « nécessaires réformes », les « nécessaires licenciements », la « nécessaire compétitivité des entreprises », et une injonction à se soumettre. L’exemple du traitement médiatique récent des incidents à Air France est on ne peut plus révélateur. Toute résistance montre d’après eux « un archaïsme », une violence délinquante des résistants. Mais au-delà de cette interdiction idéologique de lutter contre le capitalisme et les entreprises, les médias orientent la lutte vers des problématiques propres à leur univers. Il leur faut fabriquer incessamment des informations kleenex qui ont des durées de vie courtes comme n’importe quels produits marchands. En 2010 par exemple, pendant la réforme des retraites, les médias dominants étaient bien sûr idéologiquement contre cette lutte qui a duré plusieurs mois. Mais de plus, ils ne pouvaient vraiment pas supporter un conflit qui a duré de mars à novembre. Alors ils ont fabriqué régulièrement des mini-produits qui détournaient les salariés mobilisés de leur but, c’est à dire l’abrogation de la réforme des retraites, comme par exemple la résignation des salariés, puis la polémique sur le comptage des manifestants, la violence des lycéens, la proximité des vacances de La Toussaint, la pénurie d’essence due au blocage des raffineries, la violence des ultra, etc.. Et les syndicats étaient sommés de répondre à toutes ces productions en flux tendu. L’idée de notre prochain film « Nous avons des armes », c’est aussi de faire réfléchir les syndicats sur la manière de contrer tout ça. Comment les mouvements sociaux doivent-ils réagir face à une telle stratégie et ce détournement médiatique ? Faut-il accepter de se faire critiquer, dénoncer, voir humilier constamment ? Faut-il venir ventre à terre dans les médias quand ils te sifflent pour répondre à leurs questions, à la forme de débat qu’ils imposent ? Plutôt que de venir avec les thèmes du débat que veulent ceux qui luttent… Le film donne la parole aux leaders syndicalistes pour voir comment ils ont intégré cette réflexion sur les médias et la lutte. Il est question également des combats sociétaux. A la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, les militants ont posé la question de la place des médias. A un moment donné, les journalistes devaient tous porter un brassard jaune. Pour que les manifestants les repèrent. Mais peut-être également parce que « le jaune » c’est celui qui casse les grèves. C’est drôle et en plus ça permet que les gens sachent à qui ils parlent. « Nous avons des armes » traite donc de la manière pour les mouvements sociaux de construire un rapport de force contre les médias dominants.

 

 Nada c’est un projet de journalisme alternatif ?

Non, c’est du journalisme. Comme pour un universitaire ou un enseignant, le travail du journalisme consiste à fournir des outils de compréhension et à mettre ensemble des paramètres pour qu’ils aient un sens, et pour les diffuser ensuite à des gens qui ont d’autres types de boulot. C’est pas plus compliqué. C’est pas un travail militant. L’information ça doit être ça, un bien public pour permettre aux démocraties d’être vraiment démocratiques, c’est-à-dire d’empêcher des puissants de faire leurs choses de leur coté, sans que justement la majorité des gens le sache. Dans le nouveau film Vérités et Mensonges sur la SNCF, on voit le PDG Guillaume Pépy justifier en 2014, dans l’émission Les Quatre vérités (France 2) une catastrophe ferroviaire dans le Béarn, par le fait que des rats avaient rongé les câbles et qu’ils résistaient aux poisons… Ca pose la question de la place du journaliste face à un tel dirigeant. Quand tu vois un journaliste aussi con qui accepte de telles d’explications aussi facilement, tu te dis que c’est pas la peine que la société ait dépensé autant d’argent pour ses études. A aucun moment le présentateur ne pose la question, « mais les agents qui surveillaient tout ça ils sont où maintenant ? ». N’importe quel gamin de 1ère ES serait capable de le dire dans un cours d’économie. Pas un journaliste des Quatre vérités de France 2. Donc ce n’est pas normal que dans ces métiers de l’information ou de la production culturelle, nous on soit cantonnés à l’information « alternative » alors que nous sommes des professionnels capables de faire des produits de qualité. Surtout que ça va avec l’idée qu’on n’est pas payé. Il n’y a pas de profs ou d’infirmières « alternatives » à 300 euros. C’est normal qu’ils touchent 1500 ou 2000 euros de salaire. Nous on travaille sans être payé.

 Vous n’avez pas encore trouvé le modèle économique pour faire ces films ?

En juin, je suis allé à Arte à Paris pour leur proposer, via une boite de production, un documentaire sur les « travailleurs détachés », après l’enquête que j’avais fait pour Le Monde diplomatique[3]. Ils m’ont reçu, mais c’est moi qui ai payé l’aller-retour. Et on a appris là-bas qu’il fallait écrire un peu plus le projet. Et bien entendu gratuitement. Je leur ai quand même signalé : « autour de cette table, y en a qu’un seul qui n’est pas payé aujourd’hui, c’est moi, le réalisateur. Pourtant c’est un projet qui fait vivre le système dont on parle. C’est moi qui fabrique le produit qui vous fait vivre tous ». Le producteur, les personnes d’Arte… Ils ont zappé alors qu’on parlait pourtant d’un sujet social, des travailleurs détachés, d’un phénomène d’exploitation. Me faire venir gratuitement alors que je suis au coeur du système de production quand même, en tant que réalisateur, chez Arte, s’habituer à cela, cela veut dire quelque chose. Ça devient tellement évident maintenant, de ne plus payer « les projets », notamment dans mon milieu de l’audiovisuel qui est en réalité un des plus aboutis libéralement parlant. C’est le principe de la sous-traitance. Et ces pratiques-là sont souvent celles de gens a priori honnêtes et sympathiques, mais qui, pour leurs intérêts, font marcher le système tel qu’il est. Personne ne dit rien. Je ne dis pas que c’est facile de gripper le système… mais c’est là que tu vois qu’un système ne marche que grâce aux courroies de transmission, les classes moyennes notamment, qui valident des tas de choses. C’est pour ça que Nada-info doit devenir indépendant économiquement. Pour le moment, ça reste encore militant. Pour « Cas d’école », seul le monteur a été payé, le reste de l’argent obtenu par souscription a servi pour la post-prod (étalonnage, mixage). Mais on doit arriver à créer un modèle économique qui rentre dans la tête des gens : se réapproprier le domaine de l’information c’est aussi s’engager différemment… et payer cette indépendance en attendant de reprendre la main politiquement. Si on n’y arrive pas à cette indépendance économique, on arrêtera. Aujourd’hui pour les gueux, pour nous tous, t’as de l’information soit disant gratuite, mais d’une qualité détestable, voir dangereuse. C’est de l’information low-cost, de la daube ! Alors que pour les élites, t’as une information de très bonne qualité et totalement méconnue du grand public. Il existe par exemple des feuilles confidentielles éditées par La Société générale de presse et d’édition, destinées aux décideurs politiques et économiques, comme le Bulletin quotidien, la Correspondance économique, dont l’abonnement s’élève respectivement par an à 4850 et à 4350 euros. Les élites, elles, sont prêtes à payer très chères des informations béton parce qu’elles savent que l’information est un pouvoir et une arme.

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 Il n’y a pas d’autres solutions de financement ?

Bien sûr, l’idéal serait l’impôt. C’est ce que voulait le Conseil National de la Résistance en 1943-44, ils avaient pensé sortir l’information de la marchandisation et en faire un bien public au même titre que l’éducation, la santé, les transports et l’énergie. C’est le combat politique à mener. En attendant, faut bien qu’on essaie de les contrer quand même car on n’est même plus dans le minimum de pluralisme toléré par la démocratie bourgeoise… Dans quelle démocratie médiatique vit-on ? Les chiens de garde ont joué les pleureuses après le 7 janvier 2015 : on assassine la liberté de la presse ! Mais depuis cette date les marques de l’assassinat de la liberté de la presse sont multiples, et se sont accélérées. Rappelons que la majorité des médias audiovisuels et écrits sont détenus aujourd’hui en France par un membre des douze premières fortunes françaises : Arnault (Le Parisien/Aujoud’hui et les Echos), Dassault (Le Figaro), Drahi (Libération, L’Express et bientôt BFM), Pinault (Le Point), Bolloré (Direct Matin, Canal +), Niel (Le Monde, Télérama et l’Obs) et pas loin derrière, Bouygues (TF1, LCI) et Lagardère (Europe 1, Paris-Match et le Journal du Dimanche). Certes, cet assassinat de la liberté de la presse mené par ces capitaines d’industrie et des finances n’entraîne pas de mort physique. Mais il nuit gravement à la démocratie. Il faut en prendre conscience et basculer pour clamer : ce n’est plus possible de vivre dans ce cadre là.

Propos recueillis par Albert Bradford

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[1] Adapté du livre de Serge Halimi, Les nouveaux chiens de garde (Liber-Raisons d’agir, 2005), le documentaire, Les Nouveaux Chiens de garde (Jem Productions, 2012) a été écrit par Serge Halimi, Pierre Rimbert, Gilles Balbastre & Yannick Kergoat, et réalisé par Gilles Balbastre & Yannick Kergoat.

[2] Lire le compte-rendu d’Henri Maler sur le site d’Acrimed : Grognements dans le chenil de LCP contre le film Les Nouveaux Chiens de garde

[3] Sur les conditions de vie et de travail des travailleurs frontaliers au Luxembourg, voir aussi le documentaire (en ligne) de Gilles Balbastre : Salariés sans Frontières (Jem Productions / France 3 Lorrains, 2014)

   

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