Tuer la contestation dans l’œuf

Histoire d’une implantation syndicale avortée dans la restauration rapide

Le syndicaliste dont nous relayons le récit, Manu, milite aujourd’hui dans les comités-chômeurs de la CGT. Avant d’être au chômage, il a connu de nombreuses expériences d’emplois temporaires dans divers secteurs. L’histoire de cette implantation syndicale avortée montre en quoi le faible niveau d’action collective dans la restauration rapide doit beaucoup aux politiques patronales de répression qui insufflent aux salariés la peur de s’exprimer.

Le groupe Flunch dispose depuis 1999 d’un réseau de plus de 80 restaurants franchisés en France. Manu est embauché dans l’un d’entre eux après avoir fini ses études, alors qu’il enchaînait les contrats précaires dans l’industrie et le commerce. Le restaurant compte 25 employés, encadrés par trois managers. En dépit d’une spécialisation qui s’opère de fait selon les différentes activités (plonge, cuisine, salle), chaque salarié se doit d’être en mesure de changer de poste dès que le besoin s’en fait ressentir. Cette polyvalence contrainte est le résultat d’une gestion en sous-effectif qui amène aussi les salariés à constamment dépasser les horaires prévus dans leur contrat. Si Manu est embauché avec un contrat de 20h, il est rare qu’il fasse des semaines de moins de 35h. En l’absence de représentant du personnel, le directeur a les moyens de décider seul des politiques d’emploi et de rémunérations, sans que les salariés puissent avoir leur mot à dire ou exercer un certain contrôle. Les promotions et les augmentations de salaires se font dans une opacité totale, « à la tête du client », sans respecter les grilles de la convention collective : « t’en avais qui étaient là depuis plus de 10 ans, ils touchaient moins que d’autres qui venaient juste d’arriver ». Cette gestion néo-paternaliste laisse logiquement la porte ouverte au directeur pour se livrer à de nombreux abus, dont Manu va être aussi victime, lorsqu’il se rend compte que le directeur a cessé de payer la totalité des heures travaillées à ses salariés.

Devoir construire « en douce » le rapport de force : « tu peux faire confiance à personne dans ces moments-là »

Avant d’entrer dans le monde du travail, Manu avait eu l’expérience des mouvements étudiants. Ce savoir-faire militant lui donne le réflexe de proposer à ses collègues une réunion du personnel pour échanger entre eux et faire remonter collectivement les requêtes à la direction, sans pour autant évoquer l’idée de se syndiquer. Huit personnes assistent à cette première réunion, dans un bar à côté du restaurant :

« C’est là, à cette réunion, où on se rend compte en fait qu’on a tous les mêmes problèmes, des heures impayées… Il y en a qui s’étaient vachement mis en avant, en disant que c’était le bordel, que le directeur respectait pas le droit du travail. Après cette réunion, ça commençait à jaser, à parler, donc on se disait que ce serait bien de faire une deuxième réunion, mais cette fois-ci un peu plus grosse. C’est à partir de là que ça a commencé à partir en couille »

La date de la seconde réunion est fixée deux semaines plus tard, ce qui laisse le temps à la direction de redoubler d’efforts pour intimider le personnel afin de le dissuader d’y participer. Certains salariés qui ont participé à la réunion sont « traqués » par les responsables, les plus fragiles sont insultés de « fouteurs de merde », accusés de vouloir « faire couler l’entreprise ». Ces pressions de l’encadrement attisent encore plus les tensions entre collègues, entre ceux qui étaient à la réunion et d’autres qui préfèrent rester en retrait ou qui s’affichent clairement du côté de la direction : « plus personne ne se parlait, plus personne ne sortait boire un coup après le boulot »

Constatant que la situation prend une tournure de plus en plus risquée , Manu propose à certains de ses collègues de se rendre à l’Union locale CGT la plus proche pour se faire appuyer. Un courrier est alors envoyé à l’inspection du travail pour lui faire part des problèmes dans le restaurant et du harcèlement subi par les salariés. Ces démarches doivent être menées « en douce », avec prudence et discrétion pour ne pas attirer l’attention de la direction. Le terrain est désormais clairement miné par les suspicions de « trahison » qui pèsent sur certains collègues. Manu fait donc en sorte de s’entourer de personnes dignes de confiance : Romain, un jeune collègue qu’il a rencontré à l’université pendant les luttes étudiantes, et deux « anciens », Assiah et Ibrahima, qui « ne sont pas là pour jouer ».

D’autres collègues suivent de près l’évolution des démarches, sans pour autant se syndiquer. Malgré les pressions du directeur et de l’encadrement, la deuxième réunion rassemble 15 employés, soit plus de la moitié du restaurant, au moment d’une pause collective. Cette fois-ci, Manu a apporté la convention collective et invité un militant CGT de l’UL, sans pour autant annoncer que lui-même et trois de ses collègues sont syndiqués, afin d’éviter de se faire dénoncer par des « taupes » potentiellement présentes à cette réunion. Les salariés listent alors un à un tous les problèmes rencontrés et formulent une liste de revendications, dans laquelle on retrouve notamment la demande d’élections de représentants du personnel, le règlement des problèmes d’horaires et d’heures impayées, la révision des fiches de postes et l’embauche de personnel. Les salariés décident d’avancer prudemment, aucune menace de grève n’est bien évidemment avancée : « on était pas kamikazes non plus ». Pourtant, l’ensemble des salariés sait pertinemment que cette réunion sera véritablement perçue comme une fronde par la direction, qui ne restera sûrement pas sans riposter. Les « fortes têtes » Manu, Ibrahima et Assiah sont mandatées pour aller apporter la liste des revendications au directeur, tandis que les autres resteront en retrait. Quant à Romain, il est toujours en période d’essai et veille donc « à ne pas trop se mettre avant », sachant très bien que son statut précaire l’expose fortement aux représailles de la direction. Malgré toutes ces précautions, la répression de la direction se montre rapide et féroce.

lutte-flunch

Une répression féroce pour étouffer la contestation

« Là, on sort de la réunion et on retourne au travail (silence). Tous les patrons savaient qu’on était ensemble en train de discuter de tout ça, 15 sur 25 c’est énorme. Donc on reprend le travail, on s’était donné la consigne de pas parler, on s’était dit de bien faire notre travail, bien disciplinés. On est retournés travailler… oh mon gars cette ambiance ! (soupir) Dur ! Les chefs, personne ne se parlait, le silence.

C’était tendu avec les chefs…

Et ouais, ils pensaient qu’on allait arrêter le travail, on revenait tous ensemble de la réunion, pour montrer qu’on était groupés et solidaires. On dit aux chefs qu’on veut rencontrer le patron. Le lendemain, le patron arrive, il refuse de nous recevoir, mais on insiste, jusqu’au moment où on finit par lui donner le papier (avec les revendications)… franchement faut avoir les couilles pour le faire, parce que moi à chaque fois, même si j’ai un fort caractère…devant la tension qu’il y a eu, le patron qui refuse radicalement de discuter et qui a commencé à dire ouvertement à ceux qui étaient dans les coins, qu’il allait y avoir des sanctions ; le fils du patron qui disait : “il y en a qui ont déjà essayé de faire ça, ils se sont tous fait virer”, tu vois, ils étaient prêt à tout liquider. Pour te mettre dans le contexte, à la pause, il y a un chef qui est venu me voir et il m’a fait : “toi à la fin de tout ça, je vais t’enterrer vivant”, c’est cette ambiance là tu vois, donc les gens se chient dessus.

Ils allaient voir les gens un à un…

Pas tous. Déjà ils allaient voir ceux qui étaient pas à la réunion (sourire). Il y en a une autre (collègue) qui est venue me voir pour me dire : “c’est pas bien ce que vous faites, Thierry (le directeur) il est gentil, t’as vu tout ce qu’il fait pour nous ?”. On finit par lui donner nos revendications mais il refuse de nous recevoir, et le surlendemain, Romain – qui s’était pas montré pourtant (sourire) ! –, il est convoqué dans le bureau et il est licencié (silence). Là, on rentre le soir et on se dit : “qu’est-ce qu’on fait ?” »

En raison de son statut, Romain fait logiquement partie des premiers salariés à subir la répression de la direction. Grâce au soutien de l’UL, un rassemblement est organisé le lendemain devant le restaurant, avec banderoles et tracts pour alerter les clients ; il s’agit exclusivement des militants extérieurs de la CGT, Manu sera le seul salarié du restaurant à participer à ce rassemblement, pour des raisons de « sécurité ».

Suite à ce rassemblement, le directeur reçoit une délégation et feint de donner satisfaction à l’ensemble des revendications, avant de convoquer Manu pour lui annoncer son licenciement. Il avance une déposition d’une employée qui certifie l’avoir vu se disputer avec des clients et des responsables. Un autre rassemblement est alors organisé, toujours grâce à des militants extérieurs, pour tenter d’obtenir la réintégration de Manu. Mais il est déjà trop tard ; la répression a eu raison de la fragile dynamique collective que les salariés avaient impulsée  :

« À partir de là (son licenciement), dans la boîte c’est super dur, c’est difficile d’accès pour moi, je me rends toujours au restaurant, je me rends compte que les salariés ont pour consigne de ne plus me parler, trois d’entre eux se mettent en arrêt maladie… Je vois plus qu’Ibrahima, Assiah a craqué, elle s’est mis en arrêt maladie elle aussi,on n’arrive plus à se voir groupés, plus personne ne se voit collectivement, plus personne ne se montre, les gens se mettent en retrait, ils ont peur, le groupe s’est disloqué. Moi du coup, je dois déménager parce que je peux plus payer mon loyer, et le contact se perd peu à peu.

Mais le directeur, il a pas dû organiser quand même des élections du personnel ?

Si mais qu’est-ce qu’il a fait ? Et bah il a présenté son fils (rires) ! Donc quand même l’élection a été annulée parce que les liens de parenté entre délégué et direction sont interdits, mais personne ne s’est présenté aux élections suivantes (…). Tu vois quand je te parle des gens divisés, explosés. T’as un groupe de gens qui ne peuvent plus se parler, que des tensions, des méfiances : “toi t’as mis en péril l’entreprise”, “toi t’as rien fait !”, “toi tu gueules pour rien !”, “toi ton pote tu l’as laissé tomber !”, c’est que ça, et personne se parle, tout le monde se renvoie la balle. Au point qu’il y a eu carence aux élections. »

La répression, rapide et efficace, a balayé l’embryon d’action collective qui s’était constitué dans le restaurant. De son côté, Manu perd peu à peu le contact avec ses anciens collègues et poursuit seul le combat face à son employeur aux prud’hommes, pour contester le licenciement et obtenir la requalification de son contrat (il attend toujours le résultat de son jugement). Si Manu ne voit pas comment il aurait « [pu] faire mieux », il reconnaît avoir laissé une faille en n’ayant pas été mandaté représentant de section syndicale au moment où les salariés ont présenté leurs revendications ; il ne se fait pas pour autant d’illusion : « c’est un statut qui est largement moins protecteur que celui de délégué ; c’est pas ça qui aurait empêché le patron de me virer »1.

Violences patronales et peur des salariés : une action collective impossible ?

Intimidations, humiliations, licenciements, la direction du restaurant n’a pas lésiné sur les moyens pour mettre hors d’état de nuire les salariés qui osaient remettre en question l’exercice de son pouvoir, même s’ils ne s’inscrivaient pas dans une démarche ouvertement conflictuelle. En raison du fort turn over de la main d’œuvre, dont une grande partie étudie à l’université, le chances de voir se constituer un collectif de travail soudé, capable de s’imposer face à la direction sont faibles. Mais il faut aussi tenir compte de la fragilité du personnel stable dans le magasin, ceux disposant de plusieurs années d’ancienneté dans le magasin et moins mobiles sur le marché du travail car démunis de véritable qualification. Même si ces salariés peuvent être convaincus de l’injustice des relations de travail, la « peur » de perdre son emploi provoquée par la répression patronale les maintient clairement en retrait de l’action collective :

« Franchement, pour garder un travail à 1 000 € par mois pendant 17 ans, sans progression, ça veut dire que t’es coincé, clairement. Moi je suis encore jeune, je peux limite perdre un taf, je sais que je pourrai en retrouver, ça devient difficile mais c’est plus facile que pour une mère de famille qui peut pas se permettre de se retrouver au chômage. Se retrouver à 60 % de 800 euros, quand t’as des gamins c’est pas possible. Moi je suis célibataire etc., le risque est moins grand pour moi. Même Ibrahima il avait pas d’enfant, mais il avait ses études à côté. Quand t’es étudiant, tu peux pas avoir le chômage, donc s’il perd son taf il perd sa maison. (…) Après ce qui s’est passé aussi, pourquoi Ibrahima il était froid, c’est qu’à un moment, le patron a fait signer à Ahmed [un collègue qui travaille à la plonge] une plainte contre Ibrahima pour agression, sans-papier contre sans-papier. Il a fallu amener une copine de la boîte, algérienne, qui lui a traduit la lettre parce que Ahmed il parlait pas très bien français et il a pleuré devant nous en écoutant, il nous disait qu’il savait pas, il s’est effondré en larmes. Il en revenait pas. Ahmed, le gars en question, il est marocain sans-papier, c’est le patron qui lui fait ses papiers pour la préfecture, il sait pas lire ni écrire, c’est le patron qui lui fait tous ses papiers. Il loge dans un logement qui appartient à son patron, il loue à son patron. Un jour, je le vois fatigué alors qu’il revient de congé et là il me dit : “j’ai fait de la peinture ce week-end.” Je lui fais : “toi t’es claqué ! Même le week-end tu bosses !” et là il me répond : “non je suis payé, c’est pour le fils du patron qui est étudiant”. Là tu commences à te dire que ça sent mauvais. C’était scandaleux, Ahmed des fois il me disait que le patron il était raciste et c’est clair, c’est encore pire que ça, c’était de l’esclavage, t’as même pas idée

Mais t’essayais de lui parler…

Ouais j’essayais de discuter avec lui, mais de toutes façons il fallait pas le foutre dans la merde ! Je discutais avec lui, il était d’accord avec nous, quand on disait qu’il fallait faire une réunion, discuter entre nous, Ahmed il était d’accord, il demandait ce qui avait été dit à la réunion, mais par contre il venait pas. Il se mouillait pas, et c’est normal ! Il suivait en arrière-plan, tu vois c’est le gars avec qui j’allais boire des coups le soir tranquillement… »

On ne peut pas comprendre les effets de la précarité sur les difficultés à développer l’action collective au travail, sans les relier à l’expérience vécue des rapports de domination qui en découle. La précarité rend les salariés beaucoup plus vulnérables face à aux menaces patronales, ce qui les dissuade de s’exprimer et les contraint à s’accommoder des mauvaises conditions de travail.

Cette histoire d’implantation syndicale avortée rappelle l’importance d’étendre les droits syndicaux et les sanctions disciplinaires contre l’employeur afin de protéger et garantir la libre expression des salariés dans des secteurs aussi précaires que celui de la restauration rapide. En termes de pratique syndicale, cette expérience amène Manu à souligner la nécessité de développer les solidarités interprofessionnelles par le biais des Unions locales de la CGT, pour apporter des soutiens extérieurs et des connaissances juridiques indispensables au développement du syndicalisme dans ces terrains hostiles.

1Le mandat de RSS, en conférant au salarié le statut de salarié protégé, contraint l’employeur à demander l’autorisation de l’inspection du travail pour procéder à son licenciement, laquelle apprécie l’opportunité de la décision.

Charles Chamarre et Manu

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe