La protection sociale du XXIe siècle : l’Amérique latine à l’avant-garde ?

L’Amérique latine sert depuis longtemps de terrain d’expérimentation de mesures économiques et politiques qui sont ensuite exportées vers d’autres parties du monde : ainsi, après le traitement de choc néolibéral, des programmes d’ajustement structurel ont été testés dans les États endettés du continent latino-américain dans les années 1980 avant d’être appliqués en Afrique et ailleurs. À partir de la fin des années 1990, la région a aussi servi de laboratoire à un type de programme qualifié par l’hebdomadaire britannique The Economist de « nouvel instrument favori de lutte contre la pauvreté dans le monde » : les transferts monétaires conditionnels (TMC). Comme le suggère leur nom, ces programmes prévoient le versement d’allocations monétaires tant que les bénéficiaires sont en mesure de prouver qu’ils remplissent certaines conditions. En 1997, ils concernaient trois pays latino-américains seulement ; dix ans plus tard, la Banque mondiale annonçait que « quasiment tous les pays » de la région en avaient un et que d’autres pays s’y ralliaient ailleurs à un « rythme prodigieux ». En 2008, trente pays appliquaient des programmes de ce type, depuis l’Inde, la Turquie et le Nigéria jusqu’au Cambodge, aux Philippines et au Burkina Faso ; même la ville de New York en avait mis un en place 1.

Cette prolifération semble facile à comprendre. Les TMC font miroiter la perspective d’atteindre plusieurs cibles d’un seul coup en matière de développement : en conditionnant le versement des allocations à l’assiduité scolaire des enfants ou aux visites des familles dans un centre de santé, on cherche à réduire l’extrême pauvreté tout en s’attaquant à d’autres problèmes dont souffrent les pauvres – le but étant de corriger ce que les spécialistes du développement appellent « sous-investissement en capital humain ». Dans de nombreux cas, les TMC ont aussi l’ambition de faire progresser l’« autonomisation des femmes », soit en exigeant que l’argent soit versé à des femmes, soit en conditionnant le décaissement à la scolarisation des filles. Par ailleurs, parce qu’ils « ciblent » les bénéficiaires et imposent des conditions, les TMC offrent un moyen de lutter contre l’extrême pauvreté sans imposer le fardeau budgétaire qu’impliqueraient des dispositions d’aide sociale généralisées ; ils constituent une allocation ponctuelle, soumise à des contraintes budgétaires importantes. En 2010, The Economist exprimait son approbation et concluait que « ces programmes se sont développés parce qu’ils fonctionnent. Ils font reculer la pauvreté. Ils améliorent la répartition des revenus. Et ils le font à faible coût 2 ». Dans ces conditions, comment s’étonner en effet que les gouvernements des pays en développement, les experts politiques et les institutions financières multilatérales, Banque mondiale en tête, voient dans ces programmes une arme de choix de la « guerre contre la pauvreté » ?

Le développement des TMC a coïncidé avec un changement plus profond de la nature de la protection sociale, qui a concerné aussi bien l’hémisphère sud que les riches pays du Nord. Dans nombre de pays industrialisés, les gouvernements de centre droit comme de centre gauche ont annoncé qu’ils ne pouvaient plus assumer des systèmes d’aide sociale universelle tels que ceux mis en place au cours du xxsiècle. Durant les trente dernières années, ils ont été nombreux à prendre des mesures pour réduire ou démanteler ces systèmes, passant d’une couverture générale à des modèles plus individualisés (« ciblés » ou « sous condition de ressources ») et délaissant la fourniture de biens et services non marchands au profit de prestations en espèces. Ces évolutions, loin d’être futiles, traduisent une profonde transformation idéologique qui a d’importantes répercussions. Tandis que l’une des fonctions de l’État-providence de l’après-guerre consistait justement à mettre la fourniture des services de santé, d’éducation, de logement et de sécurité sociale à l’abri des aléas du marché, le rôle du nouveau modèle d’« État facilitateur » consiste à faciliter le jeu des forces du marché – à apporter « un soutien public à la responsabilité privée ». Plutôt que de reconnaître des besoins, l’État concède désormais des « droits à prestations » et, au lieu d’assurer un accès égal aux biens publics, offre des récompenses en échange d’obligations – la quintessence de ce principe se retrouvant dans le « workfare 3 ».

Forts de leur apparent succès en Amérique latine, ce sont les TMC qui ont abordé en tête le changement de siècle. Ces programmes ne sont pas seulement des instruments de lutte contre la pauvreté. En exigeant des bénéficiaires ciblés qu’ils fassent preuve de « coresponsabilité » vis-à-vis de leur propre bien-être, ils renforcent la tendance à l’abandon d’un service universel au profit d’un modèle de protection sociale limité, « résiduel ». Par ailleurs, dans la mesure où ils procurent à des groupes sélectionnés de pauvres de l’argent ou de nouvelles modalités de crédit bancaire plutôt que des biens et services non marchands, ils constituent aussi un puissant moyen pour orienter de larges segments de la population vers les marchés financiers. En ce sens, le développement mondial des TMC s’inscrit dans une vaste opération de réorganisation des régimes de protection sociale dans les pays développés et au-delà.

De la privatisation de l’assurance sociale à la « gestion du risque social »

L’extension des TMC en Amérique latine après 2000 est due à trois principaux facteurs. D’un point de vue politique, l’élection d’une vague de gouvernements progressistes a été déterminante : Chávez en 1998, Lula en 2002, Morales en 2005 ou encore Correa l’année suivante. Les forces de gauche ou de centre-gauche qui arrivaient au pouvoir étaient décidées à corriger certaines des conséquences les plus négatives de la frénésie de libéralisation des dix années écoulées. La « vague rose » a propulsé les préoccupations sociales au sommet de l’ordre du jour de la région, incitant les gouvernements de diverses nuances politiques à soutenir des politiques de lutte contre la pauvreté.

Par ailleurs, après les crises des années 1990 et du début des années 2000 – effet Tequila en 1994 4, contrecoups de la crise asiatique culminant avec le défaut de l’Argentine en 2002 –, le continent a abordé une période de rebond, même si la croissance restait irrégulière. Le gonflement de la bulle du logement et du crédit aux États-Unis et dans d’autres grands pays occidentaux ainsi que l’expansion de l’activité manufacturière en Chine ont entraîné une hausse des matières premières qui a dopé les revenus d’exportation de l’Amérique latine. Après 2008, les marchés financiers de la région ont accueilli des vagues de capitaux spéculatifs en quête de meilleurs rendements sur les « marchés émergents ». Les gouvernements ont ainsi disposé de la marge de manœuvre budgétaire qui leur manquait auparavant.

Le troisième facteur critique était d’ordre institutionnel : après une phase de scepticisme, la Banque mondiale et d’autres agences de développement se sont mises à promouvoir les TMC. Alors que la Banque mondiale et le FMI avaient joué un rôle moteur dans la privatisation de l’assurance sociale en Amérique latine, ces deux organismes se sont régulièrement opposés aux initiatives de versements d’argent aux démunis des pays en développement jusqu’au milieu des années 1990, au prétexte que les pauvres étaient « incapables de faire des choix efficaces ». En outre, ces organismes étaient convaincus que les gouvernements de ces pays ne disposaient pas des capacités budgétaires nécessaires pour garantir ces filets de protection. Néanmoins, vers le tournant du siècle, les économistes de la Banque mondiale ont préconisé l’application dans les pays en développement d’une stratégie de « gestion du risque social » favorisant une approche pro-marché de la lutte contre la pauvreté. Celle-ci prévoyait « des interventions publiques pour aider les individus, les ménages et les communautés à mieux gérer les risques, et pour assister les plus démunis 5 ». Parmi les instruments recommandés figuraient les filets de protection soumis à des conditions de ressources ainsi qu’un meilleur accès des démunis aux « instruments de gestion des risques fondés sur le marché » – comme la microassurance et le microcrédit. Il s’agissait de circonscrire strictement le rôle de l’État et d’étendre celui des marchés financiers. Tout en reconnaissant que la réduction des grands écarts de revenus doperait les économies de marché des pays en développement, la Banque mondiale restait peu favorable au versement d’argent aux démunis. Les TMC ont marqué un tournant dans cette attitude. Tandis que de plus en plus d’États d’Amérique latine reprenaient l’idée à leur compte, la Banque mondiale a, elle aussi, adopté les TMC pour en faire le nouveau paradigme de la lutte contre la pauvreté, compatible avec son programme de « gestion du risque social » ; en l’espace de quelques années, elle s’est mise à financer des projets pilotes dans les pays en développement.

Le tableau ci-dessous illustre la vitesse avec laquelle les TMC se sont répandus dans les différents pays d’Amérique latine : tandis que quatre pays seulement avaient un programme de ce type en 1997, ce nombre a doublé en cinq ans pour monter à 17 en 2009, tandis que dans les pays où ils existaient déjà, les programmes ont été développés, reconfigurés ou complétés.

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Ces programmes varient certes d’un pays à l’autre, mais ils ont un certain nombre de caractéristiques communes. Premièrement, la population cible est définie par des conditions de ressources ou d’autres critères tels que le fait d’habiter dans un quartier défavorisé ; l’agence publique chargée de déterminer les bénéficiaires potentiels émet un appel à candidatures puis sélectionne les bénéficiaires. Deuxièmement, les allocations sont versées tous les mois ou tous les deux mois et sont subordonnées à des conditions de type assiduité scolaire, visites dans des centres de santé, participation à des réunions communautaires ou à d’autres activités. Troisième point commun, les allocations sont généralement versées aux épouses et aux mères qui sont jugées plus à même d’optimiser de maigres ressources. En règle générale les allocations varient aussi en fonction de la taille de la famille. Les programmes font l’objet d’un contrôle, à la fois pour prévenir les « fuites » vers ceux qui n’y ont pas droit et pour vérifier le respect des conditions par les bénéficiaires. Enfin, des pénalités s’appliquent en cas de non-respect : les familles peuvent être rayées du registre officiel des bénéficiaires et perdre l’allocation.

Inciter les pauvres à se soigner et s’éduquer… sans développer les services publics

Les défenseurs des TMC avancent trois principaux éléments de preuve en leur faveur. D’abord, le degré d’extrême pauvreté aurait considérablement baissé. Selon la CEPALC, le taux d’extrême pauvreté a, en effet, baissé en Amérique latine, passant de 19 % en 2002 à 12 % en 2010 6. Ensuite, l’augmentation des dépenses sociales au bénéfice des plus démunis a conduit à l’amélioration de certains indicateurs clés relatifs à la pauvreté. Un rapport de 2009 de la Banque mondiale affirme, par exemple, que « la quasi-totalité des programmes soumis à une évaluation crédible ont eu des effets positifs sur la scolarisation » et que, « en règle générale, les TMC ont accru le recours à l’éducation et à (certains) services de santé » 7. Enfin, les adeptes de ces programmes affirment qu’en créant de nouveaux droits les TMC ont institué une nouvelle relation entre l’État et les indigents, permettant à ces derniers de formuler de nouvelles demandes sociales.

Comment évaluer ces affirmations et plus généralement l’efficacité des TMC ? L’impact sur le volume et la composition des dépenses sociales est un premier élément à prendre en compte. Il est vrai que le total des dépenses sociales a fortement augmenté en Amérique latine. Selon la CEPALC, entre 1990/1991 et 2008/2009, la moyenne annuelle de dépenses par habitant est passée de 318 à 819 dollars américains et, en part du PIB, les dépenses sociales ont augmenté de 6,6 % pour représenter 63 % de l’ensemble des dépenses publiques en 2008/2009, contre seulement 45 % en 1990/1991. La tendance apparaît certes très positive. Cette croissance a toutefois été déséquilibrée : les transferts monétaires ont enregistré des hausses plus fortes que les autres modalités de financement public (dépenses d’éducation, de santé et de logement, par exemple). Si l’on considère les pays d’Amérique latine individuellement, on constate une stagnation, voire un déclin des dépenses de santé pendant la première moitié des années 2000, suivi d’une reprise dans plusieurs pays après 2005, à l’exception de la Colombie, du Pérou et du Guatemala.

Globalement, les principaux secteurs du financement social sont toutefois restés en retrait de la croissance des économies de la région. Les demandes non satisfaites dans ces secteurs (soins de santé, logement, etc.) ont dû être compensées par les dépenses privées des ménages, ce qui a renforcé le rôle des financeurs privés et la tendance à la marchandisation des droits fondamentaux. Il y a de plus une contradiction flagrante entre la mise en place par les gouvernements de programmes de TMC qui imposent des visites médicales et la faiblesse des efforts qu’ils ont consentis pour fournir de meilleurs services publics de santé. Dans cette dynamique perverse, l’incapacité de l’État à assurer des prestations adéquates est occultée et la responsabilité des mauvais indicateurs de santé est rejetée sur ceux qui sont censés avoir besoin d’aide.

Un effet limité sur la baisse de la pauvreté

Dans quelle mesure les programmes de TMC ont-ils effectivement contribué à réduire le taux de pauvreté en Amérique latine ? Cette question a suscité de vifs débats, des études ayant récemment indiqué que la croissance économique et la création d’emplois avaient eu un impact bien plus important. Des analyses comparatives entre pays montrent que près de la moitié de la réduction de la pauvreté observée dans les pays en développement est imputable à l’augmentation des revenus salariaux 8. De même, selon la CEPALC, s’agissant de l’Amérique latine et des Caraïbes, « dans les pays où la pauvreté a cédé du terrain, le revenu du travail a représenté au moins la moitié du changement enregistré par le revenu total par habitant » ; les transferts, tant publics que privés, et les autres revenus y ont contribué « dans une moindre mesure » 9. Parmi les mécanismes qui ont joué un rôle fondamental dans la réduction de la pauvreté et des inégalités du marché du travail, et qui ont dopé la consommation dans la région, il semble que la revalorisation du salaire minimum réel ait eu un effet crucial. Ce n’est pas une simple coïncidence si l’Argentine, la Bolivie, le Brésil et l’Équateur, où la hausse du salaire minimum réel a été la plus forte depuis 2000, ont enregistré les plus grandes réductions de la pauvreté (…). À l’inverse, au Mexique, dont le fameux dispositif de TMC fonctionnait depuis plus de quinze ans, le taux de pauvreté n’a diminué que de 2 % entre 1992 et 2010, selon les estimations officielles 10. De fait, entre 2008 et 2010, le taux de pauvreté a même augmenté, passant de 45 à 46 %, soit 52 millions de personnes concernées.

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Des banques pour ceux qui n’en ont pas

Si la motivation principale de la mise en place de dispositifs de TMC en Amérique latine était ostensiblement la réduction de la pauvreté, elle s’est accompagnée d’un important volet d’extension du secteur financier jusqu’au bas de l’échelle des revenus – ce que, dans le secteur du développement, on appelle « inclusion dans le marché ». Les TMC peuvent, en effet, être envisagés comme partie intégrante d’un mouvement plus vaste de privatisation de tranches toujours plus larges de l’économie et de la société – un processus qui englobe tous les segments de la société, indépendamment du niveau de revenu, et que Nancy Fraser a très justement qualifié de « marchandisation de la société tout entière 11 ». En Amérique latine comme ailleurs, les marchés financiers ont joué un rôle central dans cette entreprise. Les programmes antérieurs d’extension des assurances et des crédits aux populations pauvres ont eu des effets modestes, en partie parce que les pays où ils ont été essayés, dans les années 1980 et au début des années 1990, avaient de faibles marchés des capitaux et traversaient une période d’ajustement structurel sévère et de hausse de la pauvreté. La stabilisation relative de l’Amérique latine au début des années 2000 et les effets de la bulle mondiale du crédit sur les économies de la région ont changé la donne. Avec la financiarisation croissante de l’économie mondiale, les marchés des capitaux incomplets ou absents des pays à revenu faible ou intermédiaire se sont développés au cours des dix premières années du xxisiècle, et en particulier les secteurs du crédit. L’élargissement de l’accès aux prêts au bas de la pyramide des revenus allait doper la consommation de masse, soutenant l’économie par le bas tandis que la pauvreté reculait.

Les marchés financiers ont alors assumé un rôle plus important dans la réorganisation des régimes d’action sociale de la région. Ce processus a débuté avec les réformes des retraites des années 1990, en partie conçues pour renforcer les marchés d’actions latino-américains en privatisant des fonds publics ou en les plaçant sous gestion privée. Il s’est accéléré dans les années 2000 tandis que l’accent mis sur les transferts monétaires aux dépens des investissements dans les biens et services publics incitait les particuliers et les ménages à rechercher des alternatives privées à des prestations publiques de plus en plus irrégulières. La dynamique de marchandisation a ainsi été renforcée et, en parallèle, des prêts ont été proposés à des segments toujours plus larges de la population. La sécurité des revenus des personnes âgées comme la réduction de la pauvreté devaient être assurées par le biais des marchés de capitaux, qui allaient devenir les nouveaux prestataires d’aide sociale sous la forme d’assurance privée d’une part et de crédit privé d’autre part.

L’intégration dans le système financier d’un nombre croissant de groupes à faible revenu a mené à un phénomène nommé « bancarização » (ou « bancarisation ») des populations pauvres, tandis qu’une passerelle a commencé d’être construite entre le secteur financier et l’énorme demande non satisfaite de prêts bon marché à court terme. Parallèlement à cette expansion de la consommation adossée au crédit, on a constaté une multiplication de l’offre d’autres produits et services bancaires, en particulier dans le domaine de l’assurance privée. En « garantissant » des besoins qui ne sont pas satisfaits par l’État, le système financier semble offrir une nouvelle sorte de prestation sociale.

Au nom des pauvres

La politique sociale a longtemps joué un rôle marginal en Amérique latine : pendant des siècles, les élites de la région la plus inégalitaire du monde ont ignoré ceux qui étaient dans le besoin. De ce point de vue, le développement des TMC au cours des quinze dernières années marque sans conteste un changement : la plupart des pays de la région reconnaissent aujourd’hui dans la lutte contre la pauvreté un grand défi à relever par la mise en place de politiques publiques à grande échelle. Même les forces conservatrices de ces pays ont dû appuyer des dispositifs dont ils avaient commencé par dénoncer le clientélisme ou qu’ils voyaient voués à l’échec. Un large consensus s’est ainsi formé autour de l’utilité de la mise en place des TMC – d’autant que ceux-ci sont bon marché, faciles à gérer et gratifiants d’un point de vue politique. Ils restent néanmoins des instruments ad hoc, non soumis aux principes juridiques et institutionnalisés des droits. Cette distinction est cruciale : en effet, ces programmes ne s’inscrivent pas dans un système universel de protection sociale plus large, ils instaurent un principe de sélectivité, ciblent les pauvres, considérés comme une catégorie résiduelle, tout en les incitant à assumer individuellement la responsabilité de leur sort – ce qui est un facteur de réduction de la solidarité et de la cohésion sociales. Ces dispositifs sont, en outre, conçus pour étendre la marchandisation puisqu’ils prévoient, d’une part, le versement aux pauvres de récompenses en argent en échange de leur participation à la consommation et, d’autre part, fournissent aux gouvernements un alibi pour diminuer l’offre de biens publics. Ils préparent de ce fait plutôt un repli qu’une extension de l’action sociale.

Les chercheurs de divers horizons ont été nombreux à fournir la preuve que plus un système de protection sociale est universel et plus ses effets sont redistributifs 12. S’appuyant sur ce type de preuves empiriques, les sociologues suédois Walter Korpi et Joakim Palme ont identifié le fameux « paradoxe de la redistribution », montrant qu’en Occident les régimes d’action sociale qui ciblaient plus particulièrement les pauvres s’avéraient bien moins redistributifs que prévu 13. Evelyn Huber et John Stephens ont récemment confirmé ces conclusions : les pays scandinaves ont été les plus efficaces dans la réduction de la pauvreté et des inégalités parce qu’ils fournissent des services étendus, universels et non marchands 14. Au contraire, les pays dont les systèmes d’action sociale reposent principalement sur des allocations sous conditions de ressources sont bien moins efficaces dans la lutte contre la pauvreté et la réduction des inégalités, comme le montre le cas des États-Unis.

Par conséquent, l’idée selon laquelle les transferts monétaires conditionnels pourraient favoriser un large processus de redistribution, la réduction des inégalités et la quasi-suppression de la pauvreté n’est pas soutenable dans son principe, et encore moins en pratique, pour une région comme l’Amérique latine. Il apparaît que l’aspect qui a précisément rendu les TMC si populaires – leur caractéristique résiduelle et bon marché – contribue à les rendre inaptes à réduire la pauvreté sur le long terme. D’ailleurs, compte tenu de leur orientation vers une extension de la marchandisation, ils risquent plutôt d’exacerber la vulnérabilité des populations pauvres au moment où, de surcroît, les dépenses sociales de l’État accusent un déséquilibre qui les expose encore davantage.

L’extension des TMC débouche maintenant sur une seconde vague de programmes, cette fois financés par des sociétés privées et des ONG en Afrique, qui fonctionnent sans condition et versent des allocations sans contreparties (d’où l’appellation de « transferts monétaires non conditionnels », TMNC). Ils sont encore moins chers à gérer puisqu’ils font l’économie des frais administratifs associés au contrôle, ce qui réduit la bureaucratie. Toutefois, ils ont aussi pour caractéristique d’intégrer rapidement dans les marchés des masses de personnes qui, sans cet apport, auraient peu de chance de disposer à court terme d’un emploi et d’une rémunération stables. Les TMNC ont été salués de nombreux côtés. On a pu lire dans The Economist qu’ils « fonctionnent mieux que quiconque, ou presque, n’aurait pu le prévoir » et qu’ils « brisent le stéréotype selon lequel les démunis seraient intrinsèquement incapables et ignorants ». Les TMC sont néanmoins encore jugés préférables, pour des raisons à la fois pratiques et politiques : en effet, « abandonnés à eux-mêmes, il est possible que les gens ne dépensent pas suffisamment en éducation et en santé » ; et, par ailleurs, « le fait d’imposer des conditions assure les contribuables des classes moyennes que les pauvres ne perçoivent pas quelque chose sans contrepartie » 15. L’argument en faveur des conditionnalités ne repose donc pas entièrement sur leur efficacité mais aussi sur une logique de contrôle des groupes vulnérables.

Le modèle de protection sociale qui a fait son apparition à la fin du xixsiècle et s’est développé, en parallèle des mouvements ouvriers, tout au long du xxsiècle, visait à protéger et à égaliser les chances et les possibilités, indépendamment des niveaux de revenu et du statut social. Dans ce cadre, la structure des dépenses sociales visait non seulement la sécurité des revenus mais aussi et surtout la promotion de l’équité et la réduction des disparités. En revanche, le modèle hégémonique du xxisiècle voit dans les mécanismes de marché la clé de l’amélioration de l’action sociale en général ; les transferts monétaires et l’extension de la dette des ménages (la seconde étant garantie par les premiers) sont des éléments essentiels de ce cadre, au sein duquel la prestation non marchande tend à être réduite à sa plus simple expression. On assiste ainsi à une réduction de la protection sociale – aiguillonnée par l’apparente réussite des TMC – pratiquée au nom des pauvres.

Lena Lavinas

Traduit de l’anglais par Françoise Wirth

Version courte de l’article paru dans L’Amérique latine dans le chaudron du diable, Agone, 57, 2015

Texte original « 21st Century Welfare », New Left Review, II-84, novembre-décembre 2013

Certains intertitres sont de TDL

1 The Economist, 29 juillet 2010 ; Ariel Fiszbein et al., Conditional Cash Transfers : Reducing Present and Future Poverty, Washington, 2009.

2The Economist, 29 juillet 2010.

3 Neil Gilbert, The Transformation of the Welfare State, Oxford, 2002, p. 4. [Construit sur le modèle de « welfare », qui désigne l’action sociale, « workfare » désigne les programmes, apparus aux États-Unis dès les années 1970, qui conditionnent le versement de l’aide sociale à la fourniture d’un travail. ndt]

4 C’est le nom que l’on a donné à la crise déclenchée en décembre 1994 par la brutale dévaluation du peso mexicain et dont les effets se firent sentir sur l’ensemble des monnaies du continent latino-américain. [ndlr]

5 Robert Holzmann et Steen Jørgensen, « Social Risk Management : A New Conceptual Framework for Social Protection, and Beyond », Social Protection Discussion Paper 0006 [« Gestion du risque social : cadre théorique de la protection sociale », Série de documents de discussion sur la protection sociale], Banque mondiale, 2000.

6 CEPALC, Social Panorama of Latin America, Santiago, 2012.

7 Fiszbein et al., Conditional Cash Transfers…, op. cit., p. 125, 129, 141.

8 Gabriela Inchauste et al. ont établi que le revenu du travail est responsable de 50 % de la réduction dans 10 des 16 pays étudiés et de 40 % dans deux pays supplémentaires (« When Job Earnings Are behind Poverty Reduction », Economic Premise, Banque mondiale, novembre 2012, n° 97).

9 CEPALC, Social Panorama, p. 56.

10 Chiffres tirés de Consejo Nacional de Evaluación de la Política de Desarrollo Social (CONEVAL) ; lire aussi Luis Rigoberto Gallardo Gómez et David Martínez Mendizábal, « México, la persistente construcción de un estado de malestar », Revista de Ciencias Sociales, 2012, n° 135-136, p. 215-225.

11Nancy Fraser, « Can Society be Commodities All The Way Down ? Polanyian Reflections on Capitalist Crisis », FMSH Working Papers, août 2012, n° 18.

12Pour n’en citer que quelques-uns : Gøsta Esping-Andersen, Three Worlds of Welfare Capitalism, Cambridge, 1990 ; Jonas Pontusson, Inequalities and Prosperity : Social Europe vs Liberal America, Ithaca (NY), 2005 ; Evelyn Huber et John Stephens, Development and Crisis of the Welfare State: Parties and Policies in Global Markets, Chicago, 2010.

13 Walter Korpi et Joakim Palme, « The Paradox of Redistribution and Strategies of Equality : Welfare State Institutions, Inequality and Poverty in the Western Countries », American Sociological Review, 1998, vol. 63, n° 5, p. 661-687.

14 Evelyn Huber et John Stephens, Democracy and the Left. Social Policy and Inequality in Latin America, Chicago, 2011.

15 « Cash to the Poor : Pennies from Heaven », The Economist, 26 octobre 2013.

 

   

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