Quiproquo

Dire que le résultat de l’élection présidentielle m’a laissé froid serait mentir. Il m’a au contraire procuré des sentiments aussi vifs que contrastés.

D’abord la joie : joie de voir l’icône de la droite française la plus anti-sociale, la plus cynique et la plus arrogante que l’on ait connue depuis longtemps mordre la poussière ; joie d’entendre les pleurs et les grincements, les cris de haine et de dépit de ses partisans ulcérés par la défaite ; joie d’observer les Copé, Dati et consorts adressant leurs félicitations « républicaines » au vainqueur avec des remontées d’acide chlorhydrique dans la voix. Bref, la défaite de Nicolas Sarkozy fut pour moi un moment de bonheur intense comme la vie politique ne m’en offre plus guère.

Sarkozy

Si je n’ai pas l’hypocrisie de compatir au désespoir des vaincus, du moins n’ai-je eu aucun mal à le comprendre : avec la chute de leur saint patron déboulonné de son piédestal, c’est tout un univers qui s’écroule, un monde de pouvoirs, d’honneurs, de privilèges, de bénéfices, de sinécures, et par-dessus tout la conviction d’en profiter en toute légitimité, la certitude sereine qu’un régime dominé par les riches et méprisant les pauvres est un ordre juste et digne de respect.

Quel coup terrible pour tous ces électeurs de droite de réaliser que désormais leur grand timonier n’était plus à la barre et que les espérances mises dans la poursuite de son règne étaient devenues caduques ! Pleurez, gémissez, fidèles de l’UMP, vos larmes sont un baume pour les blessures que votre morgue et votre égoïsme ont infligées aux victimes de votre politique…

Mais alors que j’aurais dû me laisser aller pleinement à ma joie, j’en étais empêché par un sentiment de tristesse tout aussi intense, celle que me causait la victoire de l’autre candidat. Je regardais avec accablement le spectacle de tous ces supporters en liesse, que la présence des caméras mettait au bord de l’hystérie, comme de vulgaires footeux dans un stade.

Autant je comprenais l’affliction de la droite, autant l’enthousiasme de la « gauche » me rendait perplexe. Qu’acclamaient donc tous ces gens, à quoi rimait ce débordement de félicité ? De toute évidence j’assistais, encore une fois, à un immense quiproquo, à la réédition de la grande imposture née de la conjonction entre les ambitions des faussaires du PS et l’inculture historico-politique de la classe moyenne, singulièrement de sa fraction la plus inexpérimentée et la plus amnésique, celle pour laquelle le reniement du socialisme par les « socialistes », le ralliement de la social-démocratie au libéralisme et à la dictature des marchés financiers, c’est une histoire tellement ancienne qu’elle se perd dans la nuit paléolithique.

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Ces foules délirant d’allégresse n’avaient apparemment pas écouté vraiment les discours de Hollande, n’avaient rien perçu de ses prudences, de ses faux-fuyants, de ses contorsions pour dissimuler son refus de porter le fer dans la plaie. Une fois de plus une population de grenouilles prêtes à se prosterner devant un soliveau faisait aveuglément confiance à un homme et à un parti ayant largement démontré que leur seule vocation était de voler à la rescousse de l’État capitaliste sous couvert de républicanisme inconsistant. On sait hélas depuis longtemps que le propre de la pensée magique, c’est l’imperméabilité à l’expérience.

Il était clair que la masse d’électeurs qui venaient de hisser Hollande sur le pavois ne se comportaient pas en citoyens héritiers des Lumières mais plutôt en suppôts obstinés d’une religion monarchiste, en croyants extasiés espérant qu’à la fin du sacre, leur Roi thaumaturge viendrait toucher leurs écrouelles.

Mais le mal dont souffre la « gauche » française, ce n’est pas celui de la scrofule. C’est un mal beaucoup plus profond et plus difficile à soigner : celui d’un trop-plein de classes moyennes et d’un déficit de classes populaires. Ce déséquilibre, en s’aggravant au fil du développement du tertiaire et de la croissance, a entraîné la métamorphose de la « gauche » originelle en une « deuxième gauche », qu’il serait plus exact d’appeler « deuxième droite » tant la petite bourgeoisie qui la constitue pour l’essentiel s’efforce de ressembler à la grande en tous domaines, même si elle en a de moins en moins les moyens.

Et ce n’est pas l’orviétan du rebouteux Hollande et des autres charlatans du PS qui va opérer les miracles attendus. Les gens qui, le 6 mai, chantaient « On a gagné ! On a gagné ! » ne tarderont vraisemblablement pas à se demander ce qu’ils ont gagné au juste. Peut-être commenceront-ils alors à comprendre qu’ils avaient tort de confondre la lutte politique avec un match de foot et de prendre un Hollande pour un Messi(e).

Alain Accardo

Chronique initialement parue dans le journal La Décroissance, du mois de juin 2012.
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Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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