Ze « teuf »

Comme à leur habitude dans les jours qui suivent un événement d’importance, après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, les médias survoltés ont répandu des flots de commentaires émanant de tout ce que la République comptait de spécialistes, d’experts et d’autorités en tous genres. Comme toujours, le cours tumultueux des déclarations s’est rapidement ordonné autour de quelques thèmes majeurs consciencieusement martelés d’une rédaction à l’autre, d’un augure à l’autre, d’une intervention à la suivante. Parmi les thèmes dominants, celui qui s’imposa d’emblée comme un véritable credo pouvait se résumer en ces termes : « C’est notre civilisation que les Barbares ont attaquée, c’est notre mode de vie qu’ils veulent détruire ».

À supposer que cette interprétation fût entièrement fondée, elle aurait dû susciter, au moins chez quelques-uns des commentateurs, des réflexions qui, sans rien ôter à l’expression de la douleur et de l’indignation provoquées par le crime, auraient approfondi l’interrogation sur ses causes profondes. Mais réfléchir dans ce moment-là, c’était bien le moindre souci des politiciens qui rivalisaient de fièvre martiale et de boursouflure avec leurs compères et commères journalistiques. Les uns comme les autres ne pensaient qu’à une chose : au bénéfice qu’une incessante exploitation du « sang à la une » pouvait leur rapporter dans leurs campagnes électorales et dans les mesures d’audience.

Dans un climat émotionnel de cette intensité, la pression sur les esprits est telle qu’elle exerce un effet de censure empêchant, sinon d’émettre, du moins d’entendre toute autre voix. En l’occurrence il fallait hurler avec la meute ou passer pour un suppôt de la « barbarie ». Personnellement, si je ressens l’horreur que ne peut manquer d’éprouver tout être civilisé au spectacle de la violence meurtrière, sanglante et sectaire, je me refuse à partager, au-delà de cette émotion légitime, la croyance qu’on cherche à nous faire gober du même coup que, puisque les méchants d’en face nous agressent sauvagement, c’est la preuve que nous, nous incarnons la vraie civilisation.

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Ainsi donc – et cela a d’ailleurs été dit explicitement par certains commentateurs et implicitement par la plupart – les lieux de divertissement tels que ceux qui ont été attaqués seraient des hauts lieux de la civilisation occidentale. Libre à ceux qui hantent ces parages de les fréquenter à leur guise, mais qu’on ne vienne pas nous chanter les louanges de cet « art de vivre » décadent comme si c’était le modèle universel du nouveau « vivre-ensemble ». Il est beaucoup plus probable, mais cela n’apparaîtra clairement qu’aux historiens et anthropologues du futur, que ces lieux sont des vitrines donnant à voir (et contribuant par là à répandre) un « style » fait de débraillé des manières, d’exhibitionnisme bruyant, de fausse convivialité, de panurgisme et de mauvais goût, caractérisant aujourd’hui les pratiques festives en vogue. Celles-ci ne peuvent même plus être qualifiées de vraiment populaires, pour cette raison qu’elles sont devenues des marchandises coûteuses formatées par la manipulation publicitaire des besoins et des désirs et leur exploitation commerciale à outrance sur le marché des loisirs. Si la fête, c’est le spectacle stéréotypé destiné aux adolescents réels ou attardés qu’on voit et entend aujourd’hui dans les lieux publics consacrés à « la teuf » (stades, tribunes, boîtes, bars, cabarets, concerts, etc.), alors on comprend qu’on puisse ne pas en être un amateur enthousiaste, ce qui ne justifie en aucune façon qu’on en supprime les adeptes à coups de kalachnikov. Pascal ne prisait guère la chasse ou le jeu de paume ni Rousseau le théâtre, mais ils ne massacraient personne à coups de mousquet et leurs écrits étaient leurs seuls explosifs.

Nous sommes quand même encore assez nombreux à considérer que ce n’est pas une agression contre « la » civilisation que de réprouver la diffusion planétaire, par la seule force de frappe publicitaire, et pour le bénéfice des seules multinationales, d’un mode de vie inspiré uniformément, dans tous les domaines, y compris en matière de pratiques festives, de celui des classes moyennes américaines ou, plus exactement, de celui que les investisseurs industriels et financiers capitalistes ont imposé d’abord aux États-Unis avant de l’exporter sur toute la planète. On aimerait comprendre en quoi c’est un bienfait de la civilisation de faire adopter aux petits Français la grotesque « fête d’Halloween » (pour ne prendre qu’un seul exemple) alors que, dans le même temps, on réduit à rien leur possibilité de s’approprier le patrimoine humaniste classique par l’apprentissage des langues anciennes. À l’époque coloniale, civiliser les peuples consistait essentiellement à s’emparer par la force de leurs territoires et de leurs ressources et à réprimer férocement les récalcitrants. Aujourd’hui s’y ajoute la violence symbolique qui consiste à transformer le globe en une seule « grande surface » commerciale dont les gondoles interchangeables déversent partout les ingrédients d’un style de vie typiquement middle class. On conçoit que l’on puisse se refuser à tenir ce modèle de médiocrité clinquante pour l’expression d’une civilisation universelle et qu’un nombre croissant de gens se sentent, non seulement en droit de dénoncer cette aliénation, mais aussi en devoir de lui résister. Sans lancer des appels au meurtre.

On ne mesure pas vraiment à quel point il est révoltant de voir que la défense et l’illustration de notre « modernité » ne peuvent désormais se concevoir qu’en opposition ou en rupture avec tout ce que les grandes civilisations ont tenu pour le plus désirable, le plus admirable, voire le plus sacré pour le genre humain. S’il est vrai que nous ne sommes pas encore sortis de la préhistoire, ce n’est en tout cas pas en épousant l’american way of life que nous sortirons de la barbarie. Loin s’en faut…

Ce qui devrait poser problème, plus que le ressentiment meurtrier de groupuscules aveuglés par la rage et la souffrance de l’exclusion – que notre incurie a elle-même engendrés –, c’est l’autosatisfaction narcissique et infantile de toutes ces petites bourgeoisies occidentales déculturées, vidées de toute substance originale, vouées au fric, au fun et au foutre mais qui poussent la prétention jusqu’à se prendre pour des parangons d’humanité et l’inconscience jusqu’à « faire la teuf » au bord d’un volcan. Tel est bien le réel problème qui mine la civilisation aussi sûrement que l’effet de serre ruine le climat ou que le PS ruine la gauche, et la démocratie avec.

Alain Accardo

Chronique à paraître dans La Décroissance en février 2016.

 Alain Accardo est notamment l’auteur du Petit-Bourgeois gentilhomme (Agone, 2009) et De notre servitude involontaire (Agone, 2013).

   

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