Un jeudi soir en février au Chicago Police Department

Ce jeudi 18 février 2016 se tient la réunion publique mensuelle du Chicago Police Department board. Le troisième jeudi de chaque mois, de 19 heures 30 à 20 heures 30, le Chicago Police Department Headquarters ouvre ses portes à qui veut. La commission est un « corps civil indépendant qui supervise certaines activités du Chicago Police Department. Ses neufs membres sont des citoyens nommés par le maire sur recommandation puis accord du conseil municipal ». La commission décide notamment des sanctions envers des officiers accusés de « police misconduct » et elle organise des réunions publiques mensuelles au cours desquelles n’importe quel habitant de la ville peut venir poser des questions à ses membres, au superintendent (le chef de la police) et au président d’une autorité de contrôle, l’Independent Police Review Authority.

La présidente de la commission s’appelle Lori Lightfoot. C’est elle qui donne la parole au public lors des réunions. Depuis un an, des familles de victimes et des militants antiracistes et anti-violences policières s’y rendent. Et tous parlent. Dans l’indifférence totale des keufs.

Aujourd’hui, un des groupes de jeunes militants noirs les plus actifs du pays, le Black Youth Project 100 [1], appelait à y assister pour demander la mise à pied et l’inculpation du flic qui a tué, il y a quatre ans, une ado qui s’appelle Rekia Boyd. On compte une grosse centaine de personnes dans la grande salle aux murs nus et ternes, d’une neutralité hostile. Une majorité de Noirs, mais aussi des Blancs et des asiatiques. Pas mal de jeunes (de BYP, notamment), quelques vieux, beaucoup de femmes. Tous ou presque de classes populaires ou des classes moyennes déclassées, plusieurs obèses, avec des habits tape-à-l’œil et des coiffures fantastiques.

En cinq minutes, l’ordre du jour est expédié par Lori Lightfoot ; la parole est à l’assemblée. Les règles sont connues d’avance : seuls celles et ceux qui se sont inscrits en amont peuvent parler à la tribune, le dos à l’assemblée et faisant face aux responsables de la commission. Deux minutes max. La première personne arrive, une femme noire d’une cinquantaine d’année. Elle commence un long discours qui descend poliment en flammes le Chicago Police Department. Au bout de deux minutes pile, Lori Lightfoot lui demande de se taire : « Your time has run out, Ma’am. » La femme continue.  La présidente de séance réitère, insistante, son injonction : « Your time has run out, Ma’am. » Plusieurs militants de BYP se lèvent et commencent à gueuler : « Let her speak, let her speak ! » Tout autour de la salle, de nombreux keufs, blancs, noirs, hommes, femmes. Certains s’approchent pour faire taire la femme au pupitre. Ça commence (déjà) à chauffer. Finalement, elle va se rasseoir.

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La personne suivante se lève. Plus jeune, noire, et tout aussi hors d’elle face à l’impunité policière. (La première cause de renvoi des officiers n’est pas le meurtre d’innocents, que couvre allègrement la hiérarchie et le système judiciaire local, régional et national, mais le fait d’avoir un autre boulot à côté.) Au cours de son discours, bref mais intense, elle lâche « This is bullshit ». La présidente de séance la rappelle à l’ordre immédiatement : « Watch your language please. » Éruption de colère dans la salle, des dizaines de personnes se lèvent et hurlent : « Bullshit ! bullshit ! » Ça continue comme ça pendant une quinzaine de minutes, la tension est de plus en plus palpable. Les applaudissements de celles et ceux qui viennent parler à la tribune se font de plus en plus insistants. En face, une commission dont l’impassibilité est, au mieux, absolument odieuse.

Puis viennent parler les trois filles de Bettie Jones, une cinquantenaire noire tuée par la police le lendemain de Noël. (Le meurtrier demande actuellement des réparations financières pour le choc émotionnel subi.) Elles explosent tout de suite en injures et insultes (leur mère est morte il y a moins de deux mois), auxquelles la présidente répond par des « Watch your language Ma’am ! ». Malgré sa position d’autorité institutionnelle, Lori Lightfoot a de plus en plus de mal à garder son calme en face des « motherfucker » et des « fucking murderers » de l’assemblée. Les trois filles finissent par se rasseoir, résignées. La tension retombe – pour l’instant.

Un type s’avance, accompagné d’une énorme femme noire : Pansy Edwards est la mère d’une autre victime, Dakota Bright, tué par la police de Chicago en 2012. Le type s’approche du pupitre et dit qu’en fait il ne veut pas parler mais laisser la parole à Pansy. Et là, Lori Lightfoot pète un câble. Et là, des dizaines de militants de BYP se lèvent, ou plutôt se ruent vers la tribune pour protéger les deux intervenants. Et là, tous les keufs des alentours arrivent pour sortir la mère de la salle. Mais les militants hurlent : « Don’t you touch her ! don’t you touch her ! »

Puis c’est le bordel total, les gens se lèvent, certains montent sur des chaises. Les cris fusent de toute part. Parfois la tension semble retomber, le niveau sonore et les palpitations redescendre, puis d’un coup ça explose à nouveau. Des militants se mettent à lancer un « Mic check ! mic check ! » – pratique militante popularisée par Occupy Wall Street à l’automne 2011 pour indiquer que quelqu’un veut prendre la parole hors des cadres admis de la tribune. À ce moment-là, tout le monde est déjà debout. Rachel, la leader de BYP, une énorme Noire de 25 ans (elle est déjà intervenue avant Pansy Edwards sous un tonnerre d’applaudissements), prend alors la parole : « First of all, I love you. Mos’ def [most definitely]. But we tired of this shit ! So everybody who tired of this shit, get the fuck up and get the fuck out ! » Les insultes en direction des flics et de la commission continuent de jaillir tandis que les gens sortent, petit à petit.

Dehors, devant les portes en verre du Chicago Police Department Headquarters, Rachel reprend longuement la parole. Elle revient notamment sur l’hypocrisie obsène de Lori Lightfoot , qui a demandé aux trois filles endeuillées de Bettie Jones de « surveiller leur langage » – quand elles n’obtiendront sans doute jamais justice pour la mort, absurde, de leur mère. Puis le frère de Rekia Boyd, Martinez Sutton, prend la parole. La voix à peine audible malgré le micro. Les larmes. Derrière moi, deux trans sont en sanglots. La fille avec qui je suis venu a les yeux bouffis de larmes. Finalement, Rachel demande à ce que tout le monde se prenne la main et se mette en cercle. Un micro en main, elle entonne alors ces phrases (dont je découvrerai par la suite qu’elles sont d’Assata Shakur, illustre révolutionnaire noire américaine) :

It is our duty to fight for our freedom.
It is our duty to win.
We must love each other and support each other.
We have nothing to lose but our chains 
[2].

Chaque vers est répété par le cercle dans le silence de la nuit froide, venteuse. Et Rachel reprend « It is our duty to fight for our freedom » de plus en plus fort. Elle continue sans micro et ses cris résonnent dans les rues de Bronzeville. Quelques flics alignés le long du bâtiment nous observent, impavides.

Rendez-vous le mois prochain, même heure, même lieu.

 

Clément Petitjean

Chicago, février 2016

[1]     Fondé en 2013 en prolongement d’un projet de recherche lancé à l’université de Chicago par la politiste Cathy Cohen, BYP 100 est une organisation antiraciste exclusivement composée de militants noirs âgés de 18 à 35 ans. Également implantée à la Nouvelle Orléans, New York, Detroit, la Bay Area et Washington,  BYP 100 regroupe environ trois cent militants et a bénéficié d’une subvention de 350 000 dollars de l’Open Society Foundation. Forte d’une soixantaine de militants, la section de Chicago a été propulsée sur le devant de la scène après la diffusion publique, en novembre 2015, de la vidéo du meurtre par Jason Van Dyke du jeune Laquan McDonald, tué par seize balles de pistolet en octobre 2014.

[2]          « Nous sommes tenus de lutter pour notre liberté, / Nous sommes tenus de vaincre / Nous devons nous aimer et nous soutenir les uns les autres / Car nous n’avons que nos chaînes à perdre. »

   

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