Banalité de la répression policière, deux syndicalistes arrêtés à Saint-Denis

« Cheminots, sociologues, c’est tous ensemble qu’on va gagner ». Ce vendredi 29 avril, c’est en scandant ce slogan, que 200 personnes, rassemblées devant le TGI de Bobigny, attendaient la sortie de Nicolas P., cheminot et syndicaliste de Sud-Rail, et de Nicolas Jounin, syndiqué à la CGT et sociologue à Paris 8. Ils avaient été arrêtés la veille à l’issue d’une action de blocage du port de marchandise de Gennevilliers. Jusqu’ici la répression policière, dans le cadre du mouvement contre la Loi Travail, s’était surtout abattue sur les lycéen-ne-s et les étudiant-e-s. Ce coup-ci, elle vise des syndicalistes.

Action de blocage classique, intervention policière féroce

L’action ayant conduit à l’arrestation des deux Nicolas était une action très classique de blocage d’une voie de transport, fluviale en l’occurrence. Ça aurait pu être un péage ou un carrefour routier. Les agriculteurs et les chauffeurs de taxi conduisent ce type d’action très fréquemment. Le déroulement est connu et banal : entrave aux accès du lieu choisi, diffusion de tracts et slogans, puis levée de l’action au bout de quelques minutes ou heures. Bref, rien de compliqué pour les forces de police. C’est le récit qu’en fait un syndicaliste sur le blog de l’UL-Solidaires Saint-Denis :

« Jeudi matin nous étions environ 200 à nous retrouver à 6h sur le quai du métro de la ligne 13 à Mairie de Saint-Ouen pour nous rendre à une action appelée par l’assemblée générale  interprofessionnelle de Saint-Denis (…) Nous nous sommes rendu-e-s à l’entrée du port de Gennevilliers, le plus important dans le trafic de marchandise en Ile-de-France et nous avons bloqué le rond point d’accès pendant environ 1h30. Cette action prenait place dans le cadre de la journée de grève et de mobilisations contre la loi travail ».

Des communaux, des travailleurs sociaux, des cheminots, des personnels de santé, des enseignant-e-s de Solidaires et de la CGT sont présents accompagnés par de nombreux étudiant-e-s de Paris 8 et des salarie-é-s de Saint-Denis ou du 93.

Nous avons mené l’action de façon pacifique. Quand vers 8h nous avons décidé de partir du rond point et de retourner prendre le métro, la police présente (une trentaine d’agents) a voulu s’opposer et nous maintenir sur place. Nous sommes tout de même passé-e-s en les contournant, sous les lacrymogènes et les premiers coups de matraques de la journée. Nous sommes retourné-e-s en cortège jusqu’au métro pour rejoindre Saint-Denis.

Il est alors à peine 8h30. Les manifestants sortent du métro à Pleyel pour retourner à la Bourse du travail de Saint-Denis où doit se dérouler une assemblée interprofessionnelle. Sans raison, la police, accompagnée d’un hélicoptère, s’agite, charge et finit par embarquer les manifestant-e-s.

La police nous attendait et s’est mise à courir vers nous ce qui a fait accélérer le mouvement des manifestant-e-s et occasionné un petit flottement quant à l’objectif. Il est décidé de rejoindre la bourse du travail qui se trouve à moins d’un km à pied. Mais la police a décidé de nous charger : coups violents de matraque, lacrymogènes… A ce moment plusieurs camarades ont été blessé-e-s et arrêté-e-s. La majorité des présent-e-s courraient pour éviter le déchaînement de violence des « forces de l’ordre ». Environ 150 personnes ont continué ainsi avec l’envoi de camions policiers au dos des manifestant-e-s. À environ 250 mètres de la Bourse du travail, nous avons été encerclé-e-s. Il est environ 8h45. (…) Nous avons ensuite durant 2h été extrait-e-s de cette nasse pour être fouillé-e-s puis placé-e-s dans un car qui a emmené l’ensemble des personnes présentes au commissariat rue des Evangiles à Paris dans le XVIIIe arrondissement. »

blocage portok

Le procureur demande la détention provisoire …

D’autres témoignages confirment le déroulement de cette intervention policière. Les manifestant-e-s sont relâchés quelques minutes après leur arrivée au commissariat. C’est au cours des bousculades que les deux Nicolas ont été arrêtés. Mais eux ont été emmenés au commissariat de Saint-Denis, placés en garde à vue et déférés devant le tribunal de Bobigny. Le point commun entre les deux Nicolas, est d’avoir été légèrement blessés lors de la charge de police, l’un au visage, le second à l’arrière du crâne. Probablement que cela ait motivé l’arrestation et le fait de les déférer au tribunal.

Les faits reprochés au premier Nicolas, le cheminot, sont le port d’une arme blanche et le refus de donner ses empreintes. Le second Nicolas est quant à lui accusé de violence en réunion et de violence sur une personne dépositaire de l’autorité publique. L’argumentaire ne tient pas. Seul un policier a eu une incapacité temporaire de travail (ITT) d’une journée. Autrement dit, aucun blessé du côté des forces de l’ordre. Et seul un policier a reconnu Nicolas, le seul interrogé. Malgré ce dossier vide, le procureur a demandé la mise en détention provisoire du fait du « contexte » et « des risques de récidives alors que de nouvelles manifestations sont prévues ». Le juge n’a pas suivi et a libéré les deux Nicolas, placés sous contrôle judiciaire jusqu’au 6 octobre, date du procès.

Devant le TGI de Bobigny

Devant le TGI de Bobigny

Manifester devient un crime

Difficile, au vu des militant-e-s présent-e-s et des faits décrits de prendre prétexte de la présence de « casseurs » ou d’une action causant des troubles profonds à l’ordre public. Il suffisait d’être présent en manifestation pour prendre le risque d’un coup de matraque voire d’une arrestation. Ce type d’intervention disproportionnée, dans sa force, les moyens utilisés et sa portée est devenu banal. Le risque étant même que les manifestant-e-s s’y habituent et ne les dénoncent plus. De plus, c’est ce qui pousse à ce que des manifestant-e-s toujours plus pris pour cibles, provoqués et matraqués, en viennent à vouloir en découdre avec les forces de l’ordre.

L’état d’urgence mis en place suite aux attentats implique une sur-mobilisation des forces de l’ordre sur tout le territoire. Le renforcement des pouvoirs de la police – par exemple le droit de porter son arme en dehors du service – et la posture de grande fermeté de Valls vis-à-vis de tous les mouvements sociaux depuis 2012 offrent une forme d’impunité aux policiers, a minima le sentiment qu’ils peuvent augmenter le niveau de brutalité et de violences sans craindre la désapprobation. L’épuisement des agents du fait de cette sur-mobilisation ne fait surement qu’accentuer les bavures et dérapages. Et de fait, les violences gratuites sont quasi quotidiennes depuis le 9 mars. Du lycéen frappé de Bergson à l’évacuation brutale de la place de la République dans la nuit de jeudi, les brutalités policières ne sont pas anecdotiques ni exceptionnelles, elles sont systématiques et font partie d’une stratégie de maintien de l’ordre. Elles frappent bien plus largement que la simple réplique à quelques poignées de manifestant-e-s qui viennent en découdre. Ce n’est pas nouveau. Mais le niveau de violence policière et le sentiment que rien ne retient son déchainement sont inquiétants. Un jeune étudiant rennais vient de perdre un œil suite à un tir de flash-ball. A ce rythme, qui s’étonnera qu’un accident plus grave arrive ?

Tino

   

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