Un autre jeudi soir, en mars, au Chicago Police Department

Ce 17 mars 2016, comme chaque troisième jeudi de chaque mois depuis le printemps dernier, une centaine de personnes se rendent à la réunion publique du Chicago Police Department board. Cela fait plus longtemps que des familles de victimes viennent interpeler directement les flics dans cet espace-là. Mais c’est surtout depuis la diffusion, en novembre dernier, de la vidéo du meurtre de Laquan McDonald par l’officier Jason Van Dyke que la tactique du shut down s’est systématisée. Ce sont désormais des dizaines de militants de Black Lives Matter – essentiellement ceux de Black Youth Project 100 ou d’autres groupes de jeunes afro-américains[1]– qui viennent aux réunions et prennent la parole pour exposer et dénoncer directement l’impunité de la police et saper ses prétentions à l’ouverture au débat et à la critique.

Comme toujours, la commission expédie en quelques minutes les points à l’ordre du jour, puis c’est à la salle d’intervenir. Ce soir-là, la commission a examiné puis approuvé les candidatures de trois personnes au poste de superintendent. Quand j’arrive, la réunion a déjà commencé (il y avait la queue pour passer les portiques de sécurité). Dans la salle, une très grande majorité de Noires, jeunes, mais aussi pas mal de mecs, et une minorité conséquente de Blancs. Environ cent cinquante personnes – soit plus de monde encore qu’à la réunion de février.

La grande différence avec le mois dernier est le sentiment de cohésion du groupe qui mène le shut down, en grande partie dû aux t-shirts jaune poussin que portent les jeunes militants et militantes. Sur le ventre, « FIRE police officer Dante Servin » ; et, au dos « #Say her name » et le nom de Rekia Boyd, femme noire de 22 ans tuée le 21 mars 2012 par Dante Servin alors qu’il n’était pas en service. La campagne #SayHerName a été lancée en mai 2015, après la mort de Sandra Bland, une afro-américaine de 28 ans retrouvée morte dans sa cellule après avoir été arrêtée pour une infraction mineure au code de la route et dont la mort a été présentée par la police texane comme un suicide. La campagne vise à rappeler que les femmes noires sont elles aussi victimes de meurtres policiers, directement ou indirectement.

Comme au sein du mouvement Black Lives Matter au niveau national, les femmes occupent ici ce soir un rôle de premier plan. En termes d’égalité hommes-femmes dans les rapports militants – dans les tâches publiques en tout cas –, c’est un fait indéniable et absolument remarquable. Historiquement, les femmes ont toujours joué un rôle actif dans les mouvements de libération noirs. Ainsi, chez les Black Panthers, les femmes composaient 60 % des effectifs militants. Mais plus on montait dans la hiérarchie, plus les postes étaient occupés par des hommes. Alors que ce jeudi soir, les militantes prennent beaucoup plus la parole dans le people’s mic que les hommes.

Au moment où j’entre, Lori Lightfoot, qui préside la commission, donne la parole à la salle.

La première personne à parler est Dorothy Holmes, la mère de Ronnie « Ronnieman » Johnson, tué le 12 octobre 2014 par un flic de Chicago. « Vous, là, avec vos costards-cravates, vous avez du sang sur les mains. » Les neuf membres de la commission restent impassibles. « Vous êtes autant coupables que ceux qui appuient sur la gâchette. » Dorothy Holmes a du mal à contenir sa rage. Mais lorsque les deux minutes réglementaires touchent à leur fin, elle retourne à sa place.

Une autre femme lui succède. La quarantaine, peut-être. Elle aussi a perdu un membre de sa famille. Comme Dorothy Holmes, elle s’adresse directement aux membres de la commission : « Comment est-ce que vous pouvez vous regarder dans le miroir et dormir en paix la nuit ? J’arrive plus à dormir, moi. » Comme Dorothy Holmes, ses paroles ne rencontrent que le silence de la commission. Seule réaction de Lori Lightfoot : « Thank you, ma’am. »

Au moment où la troisième personne sur la liste est invitée à parler, une trentaine de militants vêtues des t-shirts jaunes #SayHerName se lève d’un bond. Une des filles crie alors « Mic check ! » et ses paroles sont immédiatement reprises par le groupe. Pratique militante popularisée lors des assemblées générales d’Occupy Wall Street, également appelée « people’s mic [micro du peuple] », le mic check consiste à faire reprendre par la foule le propos d’un intervenant pour que tout le monde puisse l’entendre. Au moment de lancer ce mic check, quelqu’un précise à voix haut qu’une assemblée générale du peuple vient d’être instaurée.

Rachel, la figure charismatique de la section de Chicago de BYP 100, commence à lire un texte. Elle inculpe les violences policières, la destruction des services publics (notamment de l’éducation) dans les quartiers noirs et latino, le racisme systémique des institutions, l’impunité dont jouissent les flics et leurs supérieurs. Chaque phrase, brève, est reprise par tout le groupe à pleins poumons.

La tension est à son maximum. Les militantes hurlent de toutes leurs forces. Plus le mic check dure, plus le ton et les paroles se durcissent. Au bout de quelques minutes, la dizaine de flics dispersés aux quatre coins de la salle commence à s’avancer vers Rachel qui, debout sur une chaise, mène le discours. Immédiatement, une quinzaine de t-shirts jaunes forment un cercle autour d’elle pour empêcher les flics d’approcher. Tout semble avoir été planifié, organisé, anticipé. La discipline de groupe est impressionnante.

L’escalade de la confrontation physique n’ira pas plus loin. Mais la confrontation verbale, elle, continue. Lorsque la commission essaie, en vain, de faire taire les militantes, des cris de rage surgissent de la foule et égrènent les noms de victimes des meurtres policiers : « Rekia should be here ! Dakota should be here ! Ronnie should be here! Laquan should be here ! Bettie Jones should be here ! » L’une des victoires symboliques du mouvement est que ces noms soient désormais connus de tous. Moi-même, observateur extérieur fraîchement arrivé, je peux citer facilement une vingtaine de noms de personnes qui ont été tuées par les flics depuis Trayvon Martin en 2012. Avant qu’on finisse tous par sortir pour former un cercle devant le bâtiment, les insultes directes fusent, contre Lori Lightfoot, « Fuck Lori Lightfoot » et la police en général, « Fuck the police », « Fuck 12 », « Fuck CPD ».

L’objectif de cette action est clair. Il ne s’agit pas d’une contestation symbolique de la légitimité de la commission comme espace public où tous les griefs peuvent être formulés calmement et dans les formes. Il s’agit de substituer une assemblée générale à ce dispositif. Ainsi, tous les membres de familles de victimes de meurtres policiers sont invités à parler dans le people’s mic sans limite de temps. Contrairement à la commission, l’assemblée générale est au service des familles. « Elles sont où, vos limites de temps, quand il s’agit de renvoyer Dante Servin ? »

Au moment où l’assemblée générale invite les gens à parler, un vieux monsieur prend la parole à la tribune, critiquant l’interruption et le non-respect de la parole de ceux qui se sont inscrits. En un instant, la tension monte entre les quelques personnes qui, malgré tout, continuent de croire à la légitimité de la commission, et l’écrasante majorité, qui s’est ralliée à l’assemblée générale imposée par les militantes, qui reprend rapidement la main. Martinez Sutton, le frère de Rekia Boyd, s’avance pour parler. Un « Si tu n’es pas Martinez Sutton, ferme ta putain de gueule ! » fuse de l’assemblée. Lori Lightfoot essaie de reprendre la parole mais Veronica (une jeune noire en veste en jean et la moitié basse des cheveux teints en blond) l’interrompt immédiatement en répétant son avertissement : « If you are not Martinez Sutton, shut the fuck up ! »

Pour bien saisir la violence verbale des attaques, il faut se rappeler que, le mois dernier, les filles de Bettie Jones, tuée le 27 décembre 2015, avaient été rappelées à l’ordre par Lori Lightfoot pour avoir dit « bullshit [conneries] » au micro. Il faut également avoir à l’esprit qu’il est généralement extrêmement mal vu de jurer. Ainsi « le mot en f… » est-il l’un des euphémismes pour nommer le mot « fuck ». L’hypercorrection linguistique est l’une des manières dont les petites classes moyennes noires, depuis deux siècles au moins, ont cherché à s’attirer le soutien des blancs : se distinguer des classes populaires pour atténuer l’oppression et la ségrégation raciales qui pèsent sur elles. Cette stratégie de « respectabilité », on la retrouve dans le mouvement pour les droits civiques, où des orateurs comme Martin Luther King avaient le souci constant d’apparaître irréprochables dans leurs revendications et leurs apparitions publiques. En revanche, des groupes comme les Black Panthers refusaient de polir leur langage. Dans le mouvement Black Lives Matter, On retrouve cette même lutte contre la recherche de « respectabilité ». Parfois, ce choix tactique peut sembler peu judicieux. Mais dans les réunions au Chicago Police Department, il est totalement justifié.

Au sein du people’s mic, Martinez prend alors la parole : « Ça fait quatre ans que Rekia est morte. Ça fait quatre ans que ma sœur s’est pris une balle dans la tête. Ça fait quatre ans que vous n’avez fait que dalle. Ça fait quatre ans qu’on demande justice. Mais je vois qu’elle n’existe pas. » Pendant qu’il parle, les membres de la commission partent par la porte du fond, petit à petit, en silence. Lorsque Martinez s’arrête de parler, des larmes coulent le long de ses joues.

Puis les militants se mettent à chanter, sauter, danser, applaudir pendant une dizaine de minutes. Ce sont des chants de combat, des chants de défi. Notamment « I believe that we will win », un chant de supporters de foot repris par Black Lives Matter désormais associé au mouvement. S’il est un chant galvanisant, c’est bien celui-là !

On finit par sortir et se mettre en cercle, comme à la fin de chaque réunion mensuelle. Plusieurs membres de familles de victimes prennent alors la parole, sous le regard d’une quinzaine de flics, alignés le long des vitres du bâtiment. Et comme la dernière fois – et, je présume, comme chaque mois – Rachel entonne les vers d’Assata Shakur, repris par le cercle entier :

« It is our duty to fight for our freedom
It is our duty to win
We must love and protect each other
‘Cause we have nothing to lose but our chains [2] »

En guise de conclusion, Rachel lance un « Bye Anita » triomphant, rappelant ainsi l’importante victoire électorale qui a eu lieu quelques jours plus tôt. Le 15 mars, Anita Alvarez n’a pas été réélue procureure de l’Illinois. Elle avait couvert le meurtre de Laquan McDonald en ralentissant l’enquête pendant treize mois. « 16 bullets, 13 months », criaient les manifestants en novembre dernier sur Magnificent Mile (équivalent des Champ-Élysées) lorsque la vidéo du meurtre a été rendue publique. Sans cette obstruction, Rahm Emanuel, le maire actuel, aurait très certainement perdu les élections de février 2015. Le slogan « Bye Anita » s’est rapidement répandu pour mobiliser les électeurs contre Alvarez. On le trouvait un peu partout dans la ville, dans les conversations, sur les réseaux sociaux, sur des pin’s distribués lors de manifestations, ou encore sur les petits panneaux de campagne qui fleurissent le long des routes en période électorale. Les militants de Black Youth Project et d’autres groupes de Black Lives Matter ont activement participé à la campagne pour dégager « Anita ».

Le cercle se disperse petit à petit, sous l’œil incrédule des flics postés à la sortie du Chicago Police Headquarters.

Clément Petitjean

 

 

[1] Fondé en 2013 en prolongement d’un projet de recherche lancé à l’université de Chicago par la politiste Cathy Cohen, BYP 100 est une organisation antiraciste exclusivement composée de militants noirs âgés de 18 à 35 ans. Également implantée à la Nouvelle Orléans, New York, Detroit, la Bay Area et Washington,  BYP 100 regroupe environ trois cent militants et a bénéficié d’une subvention de 350 000 dollars de l’Open Society Foundation. Forte d’une soixantaine de militants, la section de Chicago a été propulsée sur le devant de la scène après la diffusion publique, en novembre 2015, de la vidéo du meurtre par Jason Van Dyke du jeune Laquan McDonald, tué par seize balles de pistolet en octobre 2014.

[2]          (Assata Shakur est une illustre révolutionnaire noire américaine.) « Nous sommes tenus de lutter pour notre liberté, / Nous sommes tenus de vaincre / Nous devons nous aimer et nous soutenir les uns les autres / Car nous n’avons que nos chaînes à perdre. »

   

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