Dans la lutte contre McDonald’s, syndicats et « mouvements citoyens » collaborent déjà

La convergence entre syndicats et « mouvement citoyens » tels que les Nuits Debout est au cœur des débats actuels du mouvement contre le projet de loi El Khomri. En marge de ce mouvement mais en relation directe avec lui se développent des formes concrètes de convergence, qui associent syndicalistes, militants associatifs, lycéens et étudiants dans la mobilisation contre McDonald’s.

La question a traversé le congrès de la CGT, mi-avril, à Marseille : quels rapports le syndicalisme doit-il entretenir avec les « mouvements citoyens », à l’image des Nuits debout qui ont germé partout en France ? Le débat a rebondi depuis avec les invitations des « Nuit Deboutistes » à la convergence et la rédaction d’une tribune de dirigeants syndicaux de la CGT, de Solidaires et de la FSU, « De jour comme de nuit, debout pour gagner ! », symboliquement signée par trois figures du mouvement citoyen contre la Loi travail, Caroline De Haas, François Ruffin et Frédéric Lordon. Dans la foulée, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, participait au débat organisé place de la République jeudi 28 avril. D’autres étaient présents au même endroit le 1er mai. Parmi les orientations soumises au congrès de la CGT, un texte indiquait que l’action associative ne saurait être « un palliatif de l’action syndicale, mais bien une complémentarité qui permet de faire grandir le rapport de forces pour gagner des revendications et progresser dans le sens de nos orientations.[1] »

McDoMagenta

Un mouvement global contre les McJobs

Un événement organisé lors du congrès de la CGT a souligné l’intérêt de construire de telles convergences : à l’invitation de l’espace international CGT, Nicholas Allen, représentant du syndicat SEIU (Service Employees International Union) en Europe, et Joel, salarié dans un McDo de New York, sont venus témoigner de la lutte des employés des fast-foods américains pour l’augmentation du salaire minimum et les libertés syndicales. Cette lutte engagée depuis 2012 a permis de mettre au cœur du débat politique étatsunien la question des inégalités sociales, de traduire cet enjeu en une revendication concrète – le Smic à 15 $ de l’heure, soit le double de l’actuel minimum fédéral – et même d’enregistrer d’importantes victoires avec la décision de plusieurs villes et États d’augmenter le salaire minimum. Mais il reste à faire plier les multinationales de la restauration rapide comme McDonald’s. C’est ce qui a conduit SEIU à internationaliser le mouvement en organisant des journées d’action globales dont TDL a déjà fait écho ici ou . La dernière en date se tenait jeudi 14 avril.

On l’a décrit sur ce site, SEIU a dès le départ joué un rôle essentiel dans ce mouvement, en lui fournissant d’importantes ressources financière et en orchestrant sa stratégie de communication. Mais la mobilisation n’aurait pu prendre sans l’implication de groupes locaux non syndicaux et la construction d’alliances avec des militants associatifs, des Églises locales ou des groupes de quartier (community organizations). C’est autant à la lisière des fast-foods que dans les restaurants eux-mêmes que se construit l’action. Cette stratégie répond à des contraintes juridiques propres à la situation étatsunienne : la nécessité de s’appuyer sur des acteurs non syndicaux pour déjouer les restrictions légales à l’action syndicale, le besoin de sortir de la négociation d’entreprise pour arracher des standards de branche… Mais elle découle aussi d’un diagnostic sociopolitique qui n’a rien de spécifiquement américain : la précarité du travail, le fort turn-over parmi les salariés, la dispersion en petits établissements et la faiblesse des traditions syndicales dans le secteur n’offrent que de fragiles points d’appui dans les entreprises ; le statut de l’emploi – travail non qualifié et à temps partiel – et le profil de ceux qui l’occupent – étudiants-salariés d’un côté, travailleurs pauvres de l’autre, mères célibataires, immigrés sans-papiers… – imposent de tenir compte de ce qu’est la vie de ces salarié-e-s hors de la restauration rapide pour construire une stratégie syndicale efficace.

L’intervention de ces deux Américains au congrès de la CGT aurait pu passer pour une carte postale exotique, mais elle revêtait bien une importance stratégique. À l’heure où le gouvernement cherche à enserrer l’action syndicale dans le cadre des entreprises, l’exemple étatsunien est de surcroît d’autant plus instructif qu’il représente pour le mouvement ouvrier en France, comme l’a dit Nick Allen devant les congressistes, « le fantôme de notre futur ». La construction d’un mouvement dans les McDo français, premier marché de l’enseigne en Europe, ne relève donc pas seulement de l’impératif de solidarité avec les travailleurs étatsuniens. Elle constitue une réponse aux défis qui affectent l’ensemble du mouvement syndical : non seulement la lutte contre le pouvoir croissant des multinationales, la pression à la baisse sur les salaires et la précarisation du travail, mais aussi l’organisation des nouvelles générations de salariés. En France, ils et elles sont 73 000 à travailler pour McDonald’s, qui se présente comme le premier employeur de jeunes de moins de 25 ans.

McDoToulouse

Occupation du McDo Capitole à Toulouse, le 5 mai 2016

Des blocages de McDo partout en France

Lors de la journée #FastFoodGlobal du 14 avril, des rassemblements et actions se sont tenus dans 300 villes de 40 pays à travers le monde. En France, la fédération CGT du commerce et des services organisait une action au McDo qui réalise le plus gros chiffre d’affaires de l’enseigne en France, celui de Disney Village en région parisienne. Une centaine de salariés et de syndicalistes se sont rassemblés devant le magasin, avant de l’investir à l’heure du déjeuner pour y faire retentir leurs slogans et y chanter l’Internationale. Il s’agissait avant tout d’une mobilisation symbolique, puisque le service n’a pas été interrompu – ce qui aurait pourtant permis d’associer les salariés du restaurant à l’action. Mais l’importance de cet événement a été soulignée par la présence de P. Martinez et d’autres prises de parole. Des employés de McDo de toute la France et d’autres enseignes de la restauration rapide ont témoigné de la répression syndicale et de leurs mobilisations victorieuses. Une représentante de l’UNEF a évoqué la situation des étudiants salariés. Et un responsable du syndicat CGT des Finances publiques a évalué à près d’un milliard d’euros les sommes dues au fisc par McDo France. À rebours du discours opposant les revendications du privé et du public, il a rappelé que la relocalisation des profits de McDo serait à la fois synonyme de meilleurs salaires pour les salariés de l’entreprise et de meilleurs services publics pour tous les citoyens. La pression sur le terrain fiscal a été renforcée par le dépôt de plainte du syndicat CGT McDo d’Ile-de-France et de son avocate Éva Joly pour blanchiment de fraude fiscale et abus de biens sociaux. Un premier redressement fiscal vient de tomber, Bercy réclamant à McDonald’s 300 millions d’euros.

On notait aussi la présence à cet événement de militants du ReAct et de l’Alliance citoyenne, qui tentent de développer en France les méthodes de « community organizing » ayant servi à construire la révolte des fast-foods aux États-Unis[2]. Le même jour, ces militants ont apporté leur concours à ceux de la CGT McDo pour organiser ces coalitions larges ayant fait leurs preuves de l’autre côté de l’Atlantique. À Rennes, Lyon, Grenoble et Paris (République, Gare du Nord et Gare de l’Est), profitant du contexte de mobilisation de la jeunesse contre la loi El Khomri et d’émergence des Nuits Debout, de véritables blocages ont touché sept McDo. « Fermés pour fraude fiscale », investis par des centaines de jeunes indignés, les restaurants sont devenus, le temps d’une occupation, le terrain d’une chasse aux profits dissimulés dans les entreprises. À Grenoble, c’est même sous les encouragements d’un vrai-faux huissier que les occupants ont fait surgir de faux euros.

Porté par ces mobilisations, le syndicat CGT McDo d’Ile-de-France multiplie les actions. Parmi les mots d’ordre : la relocalisation des profits et 13€ de l’heure, faisant écho à la revendication de 15$ des américains. L’exemple néozélandais montre que la convergence entre les jeunes employés des fast-foods et les jeunes scolarisés, salariés ou non, peut constituer un levier de pression suffisant pour permettre l’affirmation d’un contre-pouvoir syndical face aux patrons de la malbouffe et déboucher sur des victoires salariales concrètes.

Occupation du McDo de Passy Paris XVIeme

Occupation du McDo de Passy Paris XVIeme, le ‘ mai 2016

« La sauce El Khomri, chez McDo, elle déchire déjà »

Ces initiatives en ont inspiré d’autres : le jour où l’on parlait de la lutte globale des McDo au congrès de la CGT, Subway, McDo et Quick étaient bloqués autour de la Gare du Nord par les étudiants et les intermittents et précaires mobilisés. Le lendemain, en marge de leur congrès, les jeunes CGT organisaient un blocage spontané de restaurants à Aix et Marseille en lien avec le collectif « 13 en lutte » né pendant le mouvement contre le projet de loi travail. Le 3 mai, dans la suite de leur action à la BNP, les manifestants toulousains investissaient festivement le McDonald’s de la place du Capitole avant d’en être violemment expulsés par la police…

Car c’est aussi l’opposition au projet El Khomri qui mobilise, la restauration rapide apparaissant comme l’exemple-type de l’emploi précaire et mal payé que la réforme étendrait à tous les salariés. Comme l’indiquait la banderole dressée au McDo de Magenta : « la sauce El Khomri chez McDo elle déchire déjà ! » Le 28 au soir, lors de l’Assemblée de convergence des luttes organisée par la Nuit debout, un représentant de Solidaires commerce appelait à l’action directe pour bloquer les supérettes ouvertes le 1er mai et invitait le 8 mai à un « pique-nique debout », place de la fontaine des innocents, pour s’opposer au travail le dimanche.

Les blocages économiques, nouvelle mode du printemps ? Cette tactique de harcèlement citoyen, à la condition importante qu’elle soit menée en lien avec les syndicats des secteurs concernés, pourrait permettre au mouvement de s’inscrire dans la durée et, au-delà de l’opposition commune au projet El Khomri, donner des perspectives ciblées sur les secteurs d’emploi les plus précaires, qui sont aussi le fantôme de notre futur de salariés.

 

Stéphane Querlain

 

Pour suivre l’actualité des mobilisations dans les fast-foods :

https://www.facebook.com/LesIndignesDeMcdonalds/?fref=ts

 

Le syndicat CGT McDo Ile-de-France a mis en ligne une pétition pour le salaire à 13€ de l’heure, signez-là !

 

[1] Document d’orientation du 51e congrès confédéral de la CGT, thème 3 : « Notre rapport avec les autres organisations syndicales, le politique et le monde associatif »

[2] Adrien Roux, un militant qui est à la jonction de ces deux groupes, définit le community organizing comme « un “syndicalisme tout terrain” enrichi des méthodes d’investigation de la sociologie urbaine » (« Community organizing : une méthode “résolument américaine” ? Saul D. Alinsky et le mariage fécond de la sociologie urbaine et des tactiques syndicales », Mouvements, n° 85, 2016, p. 62).

   

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