Santé au travail: une gestion par la peur

Interview d’un syndicaliste d’une verrerie industrielle

Fabrice est élu syndical CGT dans une verrerie industrielle d’un grand groupe, où trois cent salariés produisent des bouteilles et des pots alimentaires. Il revient dans cette interview sur les évolutions récentes du travail dans son usine, et notamment leurs conséquences sur la santé des salariés. Son témoignage montre que, même dans une grande entreprise qui emploie des milliers de travailleurs, avec des syndicats de lutte puissants, il n’est pas évident de mettre en œuvre un rapport de force favorable aux salariés. Une situation qu’aggraverait encore la loi El Khomri, qui renvoie tout aux négociations d’entreprise et prévoit de rogner sur la médecine du travail et de faciliter le licenciement pour inaptitude.

Depuis combien de temps milites-tu dans le syndicat ?

Je suis arrivé à la verrerie en 2005 en interim et embauché en 2006. Le désir de se syndiquer, pourquoi, parce que, avant de venir ici, j’ai fait huit ans d’interim, et, quand ça allait pas, je partais. Donc, ici, au lieu de partir, je me suis syndiqué, parce qu’il y avait des petites choses qui n’allaient pas, des petites revendications, des problèmes… Ici il y avait une structure syndicale, donc j’y suis allé.

Tu t’occupes beaucoup des questions de santé. Quels sont tes rapports avec la médecine du travail ?

On travaille avec le médecin du travail et l’infirmière. Elles sont complémentaires, c’est un très bon binôme, même si elles sont quand même sous l’autorité de la direction, on va dire, et des fois, elles sont un peu bridées. On voit des fois qu’elles ont envie d’aller plus loin dans des choses, mais on sent qu’elles ont été, conditionnées, on va dire, en disant, « dépassez pas la ligne ».

Tu as un exemple ?

Par exemple, sur un accident, où elles voudraient le déclarer en accident sans arrêt, mais ça passe en soins. Les accidents déguisés. Pour le salarié, il est déclaré quand même. Mais sur le coût sociétal, c’est pas l’usine qui paye, c’est tout un chacun. Et dans les statistiques, ça fait bien, c’est une usine où il n’ y a pas d’accident. Là on a eu un cas la semaine dernière. Il y avait quelqu’un qui manipulait une bouteille, une personne qui avançait, et quand la personne s’est retournée avec la bouteille, elle n’a pas pu se dégager, elle lui a mis la bouteille dans la figure [nb : la température de la bouteille est alors de plus de 300 degrés]. Donc il a une brûlure au niveau de la joue et un peu dans le cou. Il n’y avait pas d’infirmière ce jour-là, donc c’est les secouristes de l’usine qui ont pris en charge, et la personne est partie consulter en extérieur chez son médecin, et c’est passé en soins. Donc c’est là où on a vu le service médical qui était un peu en désaccord avec cette décision. Mais à l’arrivée, eh bien c’est quand même passé en soins. C’est pour ça qu’à l’entrée de l’usine aujourd’hui, tu as dû voir le tableau, « 85 jours sans accident ». Si cet accident était passé, on devrait être à six jours, parce que je crois que c’était mardi dernier. Voilà. Ils essayent de battre le record, qui est de 178 jours sans accident, je crois. Chaque année les salariés touchent une participation, qui est plus élevée si le nombre d’accidents du travail dans l’usine a été faible.

Est-ce qu’il y a des tentatives pour améliorer l’organisation du travail ?

Depuis quatre ans, on a un nouveau directeur, qui est ingénieur je sais plus en quoi, avec une spécialisation dans l’organisation du travail. Il a fait un remaniement des méthodes de travail, avec l’apparition des standards de travail, où chaque tâche a un standard de méthode. Par exemple, pour contrôler la qualité d’une bouteille, je dois commencer par le col, l’épaule, le corps, le fond, voilà. Chaque tâche a un standard. Le problème c’est que il y en a une quantité astronomique et on n’a pas forcément le temps d’aller consulter. Alors le chef il arrive, il dit, « tiens, y a trois nouveaux standards, émarge-moi comme quoi je te les ai donnés, que tu les as eus », voilà. Moi personnellement j’en ai signé aucun. Je pars du principe que j’ai un contrat de travail, et que j’ai signé celui-là, et que je fais ma tâche de travail.

On ne t’embête pas, pour ça ?

Pour l’instant on ne m’a pas embêté. Je ne suis pas le seul, mais on est quand même une minorité. Là, les gens ont l’impression que c’est rechercher la faute. C’est à chaque fois, on va dire, « le standard disait de faire ça, ça et ça ». « Oui, mais on a toujours fait ça, tout le monde le fait ». « Oui, mais là tu l’as pas suivi, le standard ». Donc on a l’impression qu’ils se couvrent et qu’ils veulent aussi un peu taper sur les gens, en disant, « tu vois c’est ta faute ». Donc ce qui est arrivé, à la suite de ça, c’est qu’il y a eu des lettres dites de sensibilisation. On te dit, c’est pas une sanction, mais par contre je te mets une lettre de sensibilisation pour te dire « attention, là t’es en écart ». Donc ça, je crois que tout le monde en a reçu.

C’est grave de recevoir ça ?

C’est une lettre qui est censée rester en équipe, c’est le chef d’équipe ou le chef de service qui la garde, normalement elle n’est pas dans le dossier. Mais, l’expérience montre que, quand quelqu’un est vu pour une sanction sur un fait ou autre, on lui ressort systématiquement. « Attention, tu as vu la dernière fois ? ». Donc c’est quand même dans le dossier. Les entretiens en vue de sanctions ont aussi explosé ces dernières années. Il y en avait avant, mais très très peu. Les sanctions, en général, c’est des jours de mise à pied. Ça varie entre 1 et 5, je vais dire. Pour un défaut qualité qui ne va pas être passé, un dépannage mal fait, un travail mal fait qui va engendrer des pertes de production…

Comment les travailleurs vivent ces changements d’organisation ?

Notre particularité, c’est d’avoir un des plus fort taux d’absentéisme dans le groupe. Alors c’est expliqué par la pression qui est mise sur le salarié. On a des gens qui sont en longue maladie. Il y a de plus en plus de dépressions. J’ai en tête une personne qui, c’était précaire chez lui on va dire, dans ses relations, et quand c’est devenu précaire au travail, eh bien, il a chuté en dépression. Il s’est mis à boire, même. Et cette personne est partie sur un désaccord avec le nouveau patron, sur justement des applications de standard. Où on lui reprochait de ne pas avoir fait des choses. Ce qui est vrai, il n’avait pas fait les choses, et en plus, il disait, « oui mais ça, j’ai jamais fait ça de ma vie, ce n’est pas maintenant que je vais changer mes méthodes de travail ». Il était sur la défensive, ça l’a fait totalement craquer.

Que fait la direction par rapport à ça ?

Il y a des visites de médecins de contrôle chez les salariés malades, envoyés par la société. Ce n’est pas systématique, mais il y en a. On est au courant par le salarié. Bon, le dernier en date, le médecin de contrôle lui a dit, votre état nécessite même quinze jours de plus ! C’était une grosse dépression. Il y a aussi des visites de reprise illégales. Pas avec le médecin du travail, mais avec le chef de service. Ils ont masqué ça, ils ont dit « c’est des visites pour lui expliquer ce qui s’est passé depuis qu’il est pas là ». Mais en fait, à la fin, on lui dit « tu te rends compte, il a fallu prendre un intérimaire pendant ton absence ». Pour lui mettre la pression.

Qu’est-ce qui arrive quand un ouvrier a un pépin de santé durable ?

Le problème, c’est qu’on a de moins en moins de postes de reclassement. C’est-à-dire que maintenant, une personne qui est inapte pour certaines tâches, par exemple un mal de dos, ou même inapte aux horaires postés, ça peut arriver, on n’a pas de poste de reclassement. Les gens qui sont en invalidité, souvent, c’est la porte, maintenant. C’est licenciement en invalidité. L’année dernière, il y en a eu trois, mine de rien. On en a un, un mal de dos, qui était assez âgé. On a aussi un cariste qui est parti en invalidité, pour des problèmes de dos et d’épaule. Donc la peur c’est que quelqu’un qui a un pète en travers, se dit, bon je vais être licencié.

Vous arrivez à travailler quand même avec le médecin du travail ?

Alors, nous, elle revendique qu’elle est neutre, mais on a quand même senti un changement au fil des années qui fait que… Avant elle avait le cul entre deux chaises, et maintenant elle a le cul qui est un peu plus sur l’autre chaise. Donc, on sent que quelque part, on lui dit, « eh, le patron c’est moi, et y a des choses, je veux garder la main-dessus ». C’est un ressenti, on va pas dire qu’elle est… je pense qu’elle reste quand même d’une certaine impartialité dans son domaine. Parce que c’est aussi son métier, et c’est sa responsabilité. Donc, non, sur les produits chimiques, je pense qu’elle fait plutôt un bon boulot. Après, des fois, elle dit que tel produit ça peut avoir des effets, mais que ce n’est pas avéré, etc… Voilà, c’est à ces moments-là où on se dit, bon, elle a eu le message de dire, stop, on ne va pas trop loin.

Et l’infirmière ?

Depuis un an et demi, elle fait une part des visites à la place du médecin. En gros c’est les visites infirmières, parce que le médecin n’arrivait pas à faire toutes les visites à tous les salariés dans les temps. Donc elle a passé le diplôme, l’infirmière, donc elle est apte à faire passer les visites, et quand il y a des problèmes, elle réoriente vers les médecins du travail. Mais, pareil. On a senti à un moment donné qu’elle était entre deux chaises, qu’elle est revenue vers la direction. Et maintenant par contre elle fait l’inverse. Elle est en total désaccord avec le patron, parce que, on a des cas de dépression, ça a explosé, on a des gens arrêtés, et ce n’est pas reconnu par le patron. D’ailleurs, pour la première fois, elle a fait grève, cette année. Avant, c’était impensable. Et même, la semaine prochaine, elle vient manifester avec nous ! Elle prend le bus CGT, elle vient avec nous, contre la loi Travail.

Tu penses quoi de la loi Travail ?

Qu’on pourra nous changer nos postes, et même si tu n’es pas d’accord, c’est assimilé à une faute. Donc c’est licenciement pour faute. Et pour faire un PSE [nb : plan social], il n’y aura pas besoin d’avoir perdu de l’argent ou d’avoir des difficultés. Encore nous, on a la chance de pouvoir avoir les deux syndicats et de pouvoir suivre, mais dans les petites boîtes, ça va vraiment être l’horreur… Ici, même s’il y a des gens qui ne font pas grève, on est quand même écoutés, ça se ressent dans les élections professionnelles. On est écoutés, les gens nous font confiance, ils savent qu’il y en a toujours qui iront au charbon pour eux.

Propos recueillis par Terrain de Luttes.

   

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