Les Aliens

De nombreux articles que je lis ont pour objet d’examiner les causes et les effets de la crise du système capitaliste dans le monde.
Bien que je sois depuis longtemps édifié sur la malfaisance du capitalisme et passablement instruit de ses principales évolutions, je lis ces textes avec attention parce que j’y trouve toujours matière à combler l’une ou l’autre de mes nombreuses lacunes et que, pour ce que j’en sais déjà, ils me rafraîchissent utilement la mémoire. À défaut de pouvoir en parler plus longuement, je me bornerai à faire ici une remarque que j’ai déjà eu l’occasion de développer ailleurs mais qu’il me paraît nécessaire de réitérer aussi souvent qu’il est question d’analyse critique du capitalisme. Cette remarque est la suivante. Alors que les théoriciens révolutionnaires d’hier et d’aujourd’hui rivalisent d’intelligence pour décortiquer le fonctionnement des structures politico-économiques objectives de la machinerie capitaliste, jusque dans ses moindres rouages, y compris dans les dimensions qui font le plus appel au symbolique (comme le nouveau management, la gestion des ressources humaines ou l’ingénierie sociale), ils restent d’une relative discrétion quand il s’agit d’examiner plus précisément les manifestations actuelles de l’aliénation des travailleurs (en particulier ceux des classes moyennes) par et dans le système qui les exploite et les opprime de mille façons. Pourquoi cette retenue dans la mise en évidence des formes prises par un phénomène dont on s’accorde depuis longtemps, et pas seulement dans la tradition marxiste, à souligner l’ampleur et la gravité ?

Photo 247

Sans doute la crainte bien connue de « désespérer Billancourt » et de démobiliser les masses. À quoi s’ajoute probablement, aujourd’hui plus que jamais, une forme de politiquement-correct humaniste de gauche qui s’interdit de porter atteinte à l’image du bon peuple (naguère du bon prolo, désormais du bon salarié) combatif, lucide, généreux, inventif et déterminé, dont la théorie affirme par ailleurs abstraitement que son être est profondément aliéné.

Mais ne serait-ce pas, plus fondamentalement, parce qu’à pousser trop loin la critique des aliénations on déboucherait nécessairement sur une critique des mœurs et donc, peu ou prou, sur une autocritique ; ne serait-ce pas qu’à trop détailler les visages de l’aliénation on sait (mais sans le savoir, parce qu’on préfère l’oublier entre-temps) qu’on verra apparaître inévitablement le consternant, le révoltant, l’abject visage du bonheur dans la servitude, affreusement révélateur des dégâts causés aux humains (individus et collectivités) par leur socialisation sous le joug de l’argent-roi. Des humains qui ne s’appartiennent plus et qui restent voués, corps et âme, à leur maître, le Capital, même s’il leur arrive de grogner un peu. Des humains tellement aliénés qu’ils confondent dérèglement libertaire et libération, infantilisation et émancipation, abandon aux pulsions et lutte contre le système.

Peu d’observateurs s’interrogent sur la persistance de cette étrange et paradoxale félicité de l’aliéné amoureux du mal qui le tue. Or c’est bien là le problème qui se pose aux soi-disant citoyens des prétendues démocraties aujourd’hui, y compris « de gauche » : si nous restons irrémédiablement enlisés dans « la crise », n’est-ce pas parce que, pour en sortir, il faudrait non seulement rompre avec la logique économique capitaliste et répudier l’imposture de la démocratie bourgeoise qui en est l’expression politique – programme déjà colossal –, mais il faudrait encore, sinon abandonner totalement le style de vie qui a notre faveur et que le capitalisme occidental et ses classes moyennes ont érigé en modèle universel, du moins l’amender sérieusement ? C’est ce style vie calamiteux, matériellement et moralement destructeur, dont les conditions permissives sont la croissance indéfinie, la productivité sans aucune régulation et la consommation à outrance, qui fait le bonheur à l’américaine, déjà atteint par les uns, ardemment souhaité par les autres, de l’immense majorité des contemporains, en même temps qu’il est la source objective de la plupart des maux qui les tourmentent et qu’ils ont appris à aimer, comme le drogué sa drogue. Il faudrait pouvoir nous désintoxiquer du capitalisme en changeant de style de vie, car c’est en lui et par lui que se concentrent et se reproduisent toutes nos aliénations. Cela serait une véritable révolution. Encore faudrait-il la vouloir vraiment et cesser de croire qu’on peut vivre comme des capitalistes en évitant de retomber dans les horreurs du capitalisme.

Alain Accardo

——
Chronique parue dans le journal La Décroissance du mois de mars 2013.

Du même auteur, à paraître, De notre servitude involontaire, (Agone, coll. « Éléments », mai 2013).

   

Laisser une réponse

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe