Des vies en rouge : le destin des militants communistes

Le Parti communiste français a longtemps représenté un électeur sur quatre. Qui étaient ces hommes et ces femmes engagés dans ce parti ? C’est à cette question que répond Paul Boulland, historien au CNRS, dans son ouvrage Des vies en rouge. Militants, cadres et dirigeants du PCF (1944-1981) récemment paru aux Editions de l’Atelier. Dans ce livre, il retrace les itinéraires de militants et dirigeants du mouvement communiste. Durant trois décennies, ceux-ci vont connaître des changements d’une particulière intensité : la Libération, le stalinisme à son apogée, le rapport Khrouchtchev révélant ses crimes, la guerre d’Algérie, la répression du Printemps de Prague, le Programme commun et sa rupture… Autant d’événements que les militants vont traverser de façons diverses. Paul Boulland revient sur l’engagement ouvrier et syndical des militants du PCF durant cette période.

TDL: Ton livre explore de l’intérieur le PCF de la Libération à 1981. Quelles sont, en quelques mots, les principales sources que tu utilises pour retracer les itinéraires d’hommes et de femmes qui se sont engagés dans ce parti ?

Paul Boulland : À partir des années 1990, les chercheurs ont bénéficié d’un mouvement d’ouverture des archives du communisme, en Russie bien sûr, mais aussi dans le Parti communiste français (PCF). J’ai pu accéder aux archives internes de l’organisation, au niveau de sa direction – elles sont désormais versées dans des archives publiques, aux Archives départementales de Seine-Saint-Denis – et au niveau local, dans les fédérations de banlieue parisienne (Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne). À ces matériaux, qui permettent d’observer le fonctionnement interne et quotidien de l’organisation, se sont ajoutés plus spécifiquement les « dossiers biographiques » des militants. Dès les premiers niveaux de responsabilité, à l’échelle locale des sections, les militants devaient en effet remplir des questionnaires biographiques, très développés, qui recueillent énormément d’informations sur leurs origines familiales, leur scolarité et leur formation professionnelle, leurs différentes responsabilités dans le parti et les autres organisations (CGT, JC, associations, etc.). Ce sont évidemment des sources très riches pour faire une sociologie historique des parcours militants, à l’échelle individuelle et collective, en comparant les profils et les trajectoires. Dans le même temps, ces documents signalent tout le travail interne du PCF pour réguler la composition de son personnel politique. Ce qu’on appelait la « politique des cadres » s’efforçait en particulier de donner priorité aux militants d’origine populaire, et surtout aux ouvriers, pour être en conformité avec l’image affichée de « parti de la classe ouvrière ».

Que permettent de dire ces archives inédites quant à la place des militants ouvriers au sein du PCF ? Quelles sont les difficultés particulières qu’ils peuvent rencontrer dans leur action quotidienne ?

Ces archives permettent tout d’abord d’interroger l’efficacité de la « politique des cadres », c’est-à-dire la capacité du Parti communiste à se doter d’un personnel politique effectivement issu des classes populaires et du monde ouvrier. Globalement, jusqu’aux années 1960, cet objectif semble à première vue atteint. En dépit d’inévitables variations locales, les militants ouvriers sont globalement majoritaires dans les directions départementales du parti. Les choses commencent ensuite à basculer et la part des ouvriers décroit continuellement, au profit d’autres catégories sociales. Cela découle en partie du choix de la direction de s’ouvrir à d’autres catégories professionnelles, notamment à ceux qu’on appelait alors les « ITC », pour ingénieurs, techniciens et cadres. En pratique, ce sont surtout les techniciens qui intègrent l’appareil. Mais dans les années 1970, la direction du PCF constate aussi la place grandissante de catégories assimilées aux « intellectuels », en premier lieu les enseignants. Ce profond renouvellement de la composition du parti est perçu comme une menace potentielle pour le modèle ouvrier traditionnel, ce qui explique le virage « ouvriériste » de la fin des années 1970, à partir de la rupture du Programme commun.

Mais l’autre élément important est que les militants ouvriers qui constituaient les directions du parti dans les années 1950-1960 présentent des caractéristiques particulières. D’une certaine façon, on ne peut pas se contenter de dire que sont des ouvriers, en utilisant une catégorie très vague et surplombante. Ce sont surtout un certain type de militants ouvriers ou définis comme tel. D’abord ce sont avant tout des représentants des élites ouvrières : ouvriers qualifiés de la grande industrie et des secteurs les plus valorisés par les représentations communistes (métallurgistes, sidérurgistes, cheminots, mineurs, etc.). Mais surtout, si l’on s’intéresse au détail de leurs parcours, on constate que ceux qui se sont le plus fortement et durablement installés dans l’appareil, ceux qui ont « fait carrière », sont souvent devenus ouvriers alors qu’ils étaient déjà militants et qu’ils ont des caractéristiques particulières. Par exemple, ils ont eu une scolarité plus longue, parfois jusqu’au baccalauréat, ce qui est très rare à l’époque pour des ouvriers, ou ils sont passés par d’autres métiers, notamment comme employés. Autrement dit, ce ne sont pas tout à fait des « ouvriers du rang » qui ont gravi les échelons.

congres-pcf-1947

La période couverte par ton étude voit trois dirigeants se succéder à la tête du PCF : Maurice Thorez, Waldeck-Rochet et Georges Marchais. Quel sont, en quelques mots, leurs rapports respectifs au monde ouvrier et au syndicalisme ?

Maurice Thorez et Waldeck Rochet appartiennent à la « génération historique » du Parti communiste, formée dans les années 1920 et 1930, avec toutefois d’importantes différences. Thorez, secrétaire général du PCF de 1930 à sa mort en 1964, est vraiment l’incarnation du modèle militant communiste. Sa trajectoire, mise en scène dans son autobiographie Fils du peuple, fonctionne comme un récit édifiant du parcours autodidacte de l’ouvrier accédant au statut de dirigeant communiste. De fait, Thorez est ancrée dans l’univers populaire et ouvrier du Nord. Il est issu d’une famille de mineurs et à lui-même travaillé un temps à la mine puis dans divers emplois ouvriers, avant de devenir permanent. Jusqu’à sa mort, il défend le modèle qu’il incarne lui-même, contre d’autres formes de légitimité, celle des héros de la Résistance ou des intellectuels.

On retrouve chez Waldeck Rochet, son successeur, l’importance de la formation et de l’accès au statut d’intellectuel. Mais Rochet représente plutôt le versant « paysan » du communisme français. Il est issu d’une famille rurale de Saône-et-Loire, républicaine et laïque. Maraîcher dans sa jeunesse, il a été pendant longtemps le responsable des questions agricoles au PCF et son expérience est plutôt celle du syndicalisme agricole. Son mandat de secrétaire général est beaucoup plus bref et surtout marqué par une stratégie qui affiche la démocratisation du parti, l’ouverture à d’autres catégories sociales et aux perspectives d’union à gauche.

Des trois, celui dont le parcours est le plus lié au syndicalisme est sans doute Georges Marchais. Lui aussi est originaire d’un milieu rural – il a grandi dans un petit bourg du Calvados – mais c’est un ouvrier métallurgiste, venu en région parisienne pour travailler dans l’aéronautique. Marchais a d’abord été un militant CGT et, jusqu’au milieu des années 1950, il a une première carrière comme permanent syndical de la Métallurgie. A cette époque, il entre tout à fait dans le profil type des militants que la direction veut promouvoir. Avec un avantage qui peut rétrospectivement paraître paradoxal : il n’a pas participé à la Résistance et travaillé en Allemagne durant la guerre. Mais, à la fin des années 1940 et au début des années 1950, la politique des cadres met justement l’accent sur l’expérience ouvrière et syndicale, pour contrer « l’aura » des anciens héros de la Résistance. Cela se retournera contre lui quand il sera secrétaire général, mais au départ, son absence de passé résistant valorise son profil ouvrier. Et en ce sens, la carrière de Marchais est vraiment un « produit » du modèle porté par Thorez. Mais pour sa part, il n’endosse absolument pas la dimension intellectuelle du rôle de dirigeant communiste, au contraire, il a plutôt tendance à la refuser.

L’engagement syndical occupe une place importante dans le quotidien des communistes. Pourrais-tu évoquer ce rôle de la vie syndicale et nous donner des éléments sur la position des syndicalistes dans l’appareil communiste. Comment se gère la double appartenance de nombreux militants qui sont à la fois membre de la CGT et du parti ?

La double appartenance à la CGT et au PCF est bien sûr un phénomène massif, tout au long de la période que j’ai étudiée. Mais, dans le fonctionnement quotidien des activités militantes, on observe que la fameuse métaphore de la « courroie de transmission », c’est-à-dire l’idée que la CGT « obéirait » au PCF, est relativement réductrice. Nombre de militants se concevaient d’abord comme syndicalistes, comme militants de la CGT. Du coup, le syndicalisme est aussi un espace d’autonomisation, certes relative, mais néanmoins réelle. On retrouve ici l’effet des bifurcations que j’évoquais. A côté de ceux qui deviennent cadres du parti, il y a ceux qui « refusent » cette perspective, qui déclinent des postes de permanent du PCF et préfèrent rester dans l’action syndicale, à une relative distance du parti. Ceux-là sont en général les plus fortement et précocement insérés dans le monde ouvrier : ils n’ont pas eu de scolarité prolongée et n’ont pas connu d’autres univers professionnels en dehors de l’usine, ils ont adhéré très tôt au syndicat, parfois assez longtemps avant d’entrer au PCF, etc. Cette différenciation renvoie je crois aux perceptions du travail militant. Le syndicalisme reste sur un registre qui mobilise l’expérience vécue du travail, les cultures et les savoirs professionnels, etc. L’activité des permanents politiques est au contraire perçue comme une rupture plus forte, comme un véritable basculement dans un autre univers culturel et professionnel.

Tu évoques la difficulté des permanents du PCF à gérer une position intermédiaire entre la base militante et les cadres de l’appareil national. Sur quoi reposent ces tensions que l’on retrouve également dans le monde syndical ?

Dans les archives internes, on trouve de multiples traces du fonctionnement quotidien de l’organisation et des pratiques militantes, notamment des interactions – y compris conflictuelles – entre les différents niveaux de l’appareil. Ce qu’il faut d’abord souligner c’est que l’attitude des militants ne se réduisait pas au choix binaire entre suivre la ligne ou quitter le parti. Il y a une vie interne qui est traversée par des débats voire des formes de contestation, même si pendant longtemps cette réalité ne perçaient pas la surface du parti et n’était donc pas toujours perceptible de l’extérieur. J’ai surtout essayé d’analyser les tensions qui travaillent les collectifs militants et qui découlent en partie de processus de hiérarchisation et de différenciation sociale entre cadres ou dirigeants d’un côté et militants ou adhérents « de base » de l’autre. Il y a une forme d’incompréhension réciproque qui s’installe.

Les dirigeants et les cadres intermédiaires sont focalisés sur le travail d’élaboration des orientations politiques. Pour le dire vite, leur boussole c’est la ligne du parti. Du coup, ils ont un rapport très scolaire à leur fonction d’encadrement. Ils conçoivent leur rôle un peu comme celui d’enseignants qui doivent expliquer la ligne aux membres de la « base ». En fonction de cette perception, ils ne raisonnent pas en termes de désaccords ou de divergences stratégiques, mais en termes « d’incompréhension ». Ils ne disent pas « les camarades ne sont pas d’accord », mais « les camarades ne comprennent pas ».

De leur côté, les adhérents ou les militants perçoivent aussi cette différenciation. Dans différents moments critiques ou dans des contextes d’exacerbation des tensions internes, cette perception s’exprime dans des critiques, parfois virulentes, contre des dirigeants à qui l’on reproche d’être « passés de l’autre côté », de mépriser la base, etc. Il y a bien sûr des ressorts politiques à cela, mais aussi, je crois, l’effet de rapports différents à politique même. Dans les débats, on observe par exemple les différences entre des militants qui se posent des questions « pratiques », liées à la construction concrète des rapports de forces au quotidien – dans leur usine, dans leur quartier, etc. – et des cadres qui au contraire leur répondent sur le terrain très abstrait des orientations stratégiques définies par la direction.

Entretien avec Paul Boulland

des-vies-en-rouge_hd

   

Commentaires fermés

A la Une : Librairie en luttes

 

Répression syndicale

 

Ces lobbys qui nous pourrissent la vie !

 

Essais

 

Luttes des classes en Europe