Les footballeurs professionnels: 

des travailleurs dans un univers concurrentiel et inégalitaire

Loin des clichés de l’enfant gâté ou du sportif passionné, les joueurs des équipes professionnelles sont engagés dans un espace où les rapports de domination et les inégalités entre travailleurs pèsent d’un poids considérable. C’est ce que montre l’ouvrage Des footballeurs au travail. Au coeur d’un club professionnel (Editions Agone) signé par Frédéric Rasera, sociologue et enseignant à l’Université de Lyon 2. À partir d’une immersion de plus de trois ans dans le quotidien de footballeurs appartenant à un club professionnel français, ce livre nous fait entrer dans les coulisses d’une de ces entreprises du spectacle sportif pour y disséquer les différentes facettes du travail des footballeurs.

Les footballeurs qui viennent fournir les rangs du groupe professionnel de l’Olympique [nom fictif du club où s’est déroulée l’enquête] sont des salariés du club, certains d’entre eux pouvant être parfois embauchés par d’autres clubs et « prêtés » aux dirigeants de l’Olympique qui ont alors temporairement autorité sur eux. La relation de travail qui les lie à l’entreprise est formalisée par la signature d’un contrat de joueur professionnel et est encadrée par un règlement intérieur ainsi que par la Charte du football professionnel français. Le contrat de joueur professionnel est un contrat de travail à durée déterminée (CDD) qui ne peut excéder cinq ans, le football étant aujourd’hui reconnu comme faisant partie des secteurs économiques où il est d’usage constant de ne pas recourir au contrat de travail à durée indéterminée « en raison de la nature de l’activité exercée et du caractère par nature temporaire de ces emplois »  Comme les artistes, les footballeurs professionnels font ainsi partie de ce lot de travailleurs dont l’incertitude structurelle de l’emploi est rapportée à l’essence même de leur activité professionnelle.

Une main-d’œuvre fortement individualisée

Derrière leur commune condition de subordination salariale, les footballeurs du groupe professionnel de l’Olympique se distinguent les uns les autres par des conditions d’embauche extrêmement individualisées. Chaque joueur a négocié individuellement les termes de son contrat de travail avec les dirigeants de l’Olympique en étant le plus souvent représenté par un « agent ».

Ces relations salariales très individualisées entre les footballeurs professionnels et les dirigeants de l’Olympique sont à l’origine de contrats de travail aux montages personnalisés et complexes. Les négociations portent sur deux objets principaux : la durée du contrat et le montant de la rémunération. Les durées des contrats sont variables et généralement assorties de clauses touchant aux conditions de rupture ou de prolongement. La négociation sur la durée est d’autant plus importante qu’elle constitue un enjeu stratégique aussi bien du côté du club que des joueurs. Pour l’employeur, la durée d’un contrat de travail d’un footballeur ne lui donne pas seulement la possibilité d’utiliser une force de travail à plus ou moins long terme mais peut également lui permettre de vendre le sportif à un autre club qui souhaiterait s’attacher les services d’un joueur dont la durée du contrat n’est pas encore achevée. On touche ici à une spécificité de l’économie du football professionnel : les joueurs peuvent potentiellement constituer des biens vendables sur un marché. Pour les joueurs, la durée d’un contrat de travail peut constituer une garantie mais elle peut également être perçue comme étant un « frein » les empêchant de faire valoir librement leur force de travail sur le marché (« ne pas être libre »).

Le montant des rémunérations constitue un autre point central de ces négociations. Quand bien même les joueurs du groupe professionnel peuvent occuper le même poste dans la division du travail sportif (gardien de but, défenseur, milieu, attaquant), leurs niveaux de rémunération sont très inégaux et allient souvent tout un ensemble de primes au salaire mensuel. De ce point de vue, le football professionnel s’apparente au modèle des winner-take-all markets, ces marchés du travail où la cotation individualisée des talents entraîne de grandes différences de salaires i, et se rapproche ainsi d’autres univers professionnels fortement inégalitaires comme les arts ou le mannequinat ii. Durant l’enquête, j’ai pu consulter un document administratif du club sur lequel étaient notés les salaires bruts mensuels de vingt-deux joueurs professionnels embauchés. Cette liste permet de se faire une bonne représentation des écarts de rémunérations que l’on peut trouver entre travailleurs sportifs appartenant à un même collectif : les salaires bruts mensuels s’étendent de 2 700 euros à 35 000 euros, le salaire moyen est de 10 700 euros et le salaire médian de 8 500 euros. Sur cette liste, on remarque que les joueurs qui ont les rémunérations les plus faibles ont en commun d’avoir surtout joué jusqu’ici à un niveau sportif inférieur à la Ligue 2. Leur profil tranche nettement de celui des joueurs situés à l’autre extrémité qui se distinguent par des palmarès beaucoup plus étoffés.

entrainement

« On est dans un bunker » : l’intégration des joueurs dans un collectif de travail

La forte individualisation des conditions d’embauche des footballeurs du groupe professionnel de l’Olympique s’accompagne de leur intégration au sein d’un même collectif de travail. Le paradoxe n’est qu’apparent : il s’agit des deux faces du même processus de constitution d’un groupe de travailleurs. Dans l’organisation du travail propre au club de l’Olympique, ces travailleurs sportifs sont placés sous les ordres d’un entraîneur principal plus communément appelé « le coach ». Salarié embauché en contrat de travail à durée déterminée lui-aussi, il est officiellement chargé par le président du club d’encadrer leur travail. On notera ici cette singularité propre à l’organisation du travail footballistique qui amène parfois le coach à avoir un salaire inférieur à celui de certains joueurs qu’il a la charge de diriger. Le coach dispose d’un « staff » élargi pour encadrer les joueurs du groupe professionnel.

Les footballeurs du groupe professionnel travaillent ensemble au sein de ce collectif de travail selon une temporalité qui est entièrement ajustée au calendrier compétitif de l’équipe première du club. À l’échelle de l’année, la saison sportive est la référence. Les joueurs reprennent l’entraînement à la fin du mois de juin pour préparer la compétition qui commence au début du mois d’août avec le premier match de championnat. Ils disposent ensuite de quelques jours de vacances à la fin du mois de décembre au moment de la trêve hivernale avant de reprendre à nouveau l’entraînement jusqu’au dernier match officiel qui a lieu à la fin du mois de mai. Dans le cours de la saison sportive, les joueurs font face à un emploi du temps typique qui est rythmé par les matchs de l’équipe première. Chaque début de semaine, ils découvrent un planning collectif où les séances d’entraînement sont planifiées du lundi au jeudi, à raison d’une fois par jour la plupart du temps, plus rarement deux fois par jour (les séances d’entraînement sont dites « doublées »), mais qui est toujours susceptible de faire l’objet de modifications inopinées. Et la planification des séances d’entraînement ajustée à la compétition ne s’encombre pas des jours fériés.

En règle générale, le jeudi est un jour central de la semaine de travail des footballeurs du groupe professionnel. C’est à ce moment qu’ils découvrent qui, parmi eux, est sélectionné pour participer au match de l’équipe première qui a lieu le plus souvent le vendredi soir. Les joueurs non retenus qui sont aptes à jouer sont alors écartés temporairement du collectif de travail et contraints de rejoindre l’équipe réserve du club. Quant aux joueurs sélectionnés, ils sont engagés dans un nouveau planning pour préparer la rencontre à venir, planning qui varie si celle-ci a lieu « à domicile » ou bien « à l’extérieur ». Et c’est seulement à la suite du match de l’équipe première que les joueurs du groupe professionnel apprennent s’ils ont ou non des séances d’entraînement planifiées pour le week-end qui n’est pas nécessairement synonyme de repos. Au final, on voit donc que le temps de travail de ces sportifs est entièrement ajusté aux aléas de la compétition. En conséquence, il est extrêmement incertain. La norme dans le football professionnel se rapproche ainsi du type de « la norme flexible hétéronome » identifiée par Paul Bouffartigue et Jacques Bouteiller où ce sont « les rythmes et les aléas de l’activité organisée par l’employeur qui commandent aux temporalités de la prestation de travail » iii. Le règlement intérieur du club de l’Olympique officialise d’ailleurs ce principe en précisant que « les horaires de travail sont fixés librement par le président, qui délègue pour les joueurs cette prérogative à l’entraîneur qui décide en fonction des impératifs découlant notamment du calendrier, de la disponibilité des installations ou des conditions météorologiques. Un planning hebdomadaire est établi chaque début de semaine indiquant les temps de travail prévus. En cas de modification de ce planning ou d’urgence, les joueurs sont prévenus par téléphone et se rendent sur les lieux de la convocation dans la demi-heure suivant la nouvelle convocation ».

Au sein de ce collectif de travail, les joueurs du groupe professionnel forment un sous-groupe qu’ils appellent communément le « vestiaire ». Pour ces travailleurs sportifs, parler du « vestiaire » c’est parler du collectif de footballeurs auquel on appartient, un « nous » qui est traversé par ses formes de sociabilité, ses histoires et ses conflits.

 Le coach et le « vestiaire »

L’axe central qui structure le collectif de travail s’établit entre le coach et les footballeurs du « vestiaire ». Les relations entre eux sont asymétriques et marquées par les signes de la distance hiérarchique. Les joueurs le saluent toujours par une franche poignée de mains et s’adressent à lui en le vouvoyant et en l’appelant exclusivement « coach ». Lui, en revanche, les appelle toujours par leurs prénoms, voire leurs surnoms. Soucieux de contrôler le « vestiaire », le coach cherche généralement à établir des relais entre lui et le groupe de footballeurs afin de faire passer des messages ou bien encore pour obtenir des informations de la base (les membres du collectif de travail parlent communément de « retours vestiaire » pour désigner de telles pratiques).

Il est d’usage que le coach s’appuie sur un ou plusieurs joueurs pour faire ce travail de médiation. Certains footballeurs ont d’ailleurs des rôles bien institués. C’est notamment le cas de celui qui est officiellement désigné comme étant le « capitaine » de l’équipe (le coach désigne en général un premier capitaine et des suppléants) qui a tout à la fois la charge de représenter et d’encadrer le « vestiaire ». Si cette organisation verticale est la norme, on peut également voir émerger des techniques de gestion alternatives, comme lorsqu’un coach désigne un « comité des sages » parmi le groupe de joueurs afin de s’appuyer sur une base plus élargie. Quoiqu’il en soit, les joueurs ainsi sollicités se retrouvent dans une position ambiguë. Ils doivent se faire l’intermédiaire entre le coach et leurs collègues, tout en s’attachant à ne pas être trop proches du pôle dirigeant au risque de se voir suspectés de trahir le « vestiaire ».

On le voit, les footballeurs du groupe professionnel sont donc placés dans un collectif de travail fortement hiérarchisé et encadré. Et ce collectif de travailleurs est en permanence mobilisé par les dirigeants de l’Olympique autour d’un objectif productif commun : l’obtention de victoires par l’équipe première du club.

Pour poursuivre : Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au coeur d’un club professionnel, Editions Agone, 2016.

agonefoot

iRobert Frank et Philip Cook, The Winner-take-all society, New York, Penguin Group, 1995, p. 1-12.

iiLire Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Paris, Seuil, 2002 pour les artistes, et Ashley Mears, Princing Beauty : The making of a fashion model, Berkeley, University of California Press, 2011 pour les mannequins.

iiiPaul Bouffartigue et Jacques Bouteiller, « À propos des normes du temps de travail. De l’érosion de la norme fordienne aux normes émergentes », Revue de l’IRES, 2003/2, n° 42, p. 10.

   

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