Quelles nouvelles masses pour résister à l’ordre capitaliste ?

Pour être valides d’un point de vue politique, les critiques du capitalisme doivent posséder – ou trouver – une base sociale. Du XIXe au XXe siècle, on nomma « question ouvrière » la critique principale, sa base sociale se situant en effet dans une classe ouvrière en expansion. La question ne concernait pas seulement les organisations syndicales émergentes et leurs occasionnels sympathisants libéraux, mais aussi l’opinion conservatrice ; même les fascistes, pourtant ennemis les plus virulents du mouvement ouvrier, s’en sont inspirés pour modeler leurs organisations. Les travailleurs industriels se sont maintenus au centre des débats jusqu’aux années 1970. C’est alors qu’une autre base sociale de l’anti-capitalisme a émergé au sein des mouvements anti-coloniaux, mobilisée autour des questions de libération nationale et contre le « développement dépendant » impérialiste[1].

Ces trente dernières années cependant, la désindustrialisation des pays du Nord a interrompu et renversé la marche du progrès ouvrier. La « grande dialectique » – c’est-à-dire la contradiction entre le caractère de plus en plus socialisé des moyens de production et leur propriété privée – a été suspendue. Dans le même temps, l’industrialisation de grands pays du Sud a démontré que le développement capitaliste était désormais jugé possible en Asie, en Afrique et en Amérique latine. Peut-on aujourd’hui voir émerger des forces sociales qui rempliraient la même fonction que les syndicats et les mouvements anti-coloniaux du XXe siècle ? De toute évidence, il n’existe pas aujourd’hui d’anti-capitalisme de masse – une situation inédite dans le contexte des cent cinquante dernières années. Cependant, si l’on se penche non sur les mouvements anticapitalistes à proprement parler mais sur les groupes qui peuvent se montrer critiques du développement capitaliste contemporain, d’importantes forces sociales se manifestent. On peut en distinguer quatre types différents.

Les mouvements indigènes

La première de ces forces sociales potentiellement critiques est constituée par les populations pré-capitalistes qui résistent à l’invasion du capitalisme mondial. Les peuples autochtones, qui se sont quelque peu affirmés récemment, sont ici au cœur des débats. Sur le plan politique, ils sont surtout importants en Amérique andine et en Inde, mais ils sont présents dans la plupart des pays du Sud et ont développé des réseaux internationaux. Ils manquent aussi bien des effectifs que des ressources pour avoir une influence déterminante, si ce n’est localement, mais leurs luttes peuvent s’agglomérer à des mouvements de résistance plus larges. De nos jours, ils représentent une force incontournable en Bolivie, où ils constituent la composante principale d’un gouvernement de coalition agressif[2], et en Inde, où ils sont au cœur d’une insurrection à grande échelle[3] ; dans les deux cas, ils sont encadrés[4] par des organisateurs issus de la tradition ouvrière – des mineurs socialistes renvoyés et devenus cultivateurs de coca en Bolivie ; des révolutionnaires maoïstes en Inde centrale. Les seconds se sont vu infliger un gros revers récemment[5], mais n’ont été ni vaincus ni détruits. Au Mexique, les zapatistes tiennent toujours la région lacandone[6] du Chiapas.

Les mouvements de paysans sans terre

La deuxième grande force potentiellement critique, en grande partie extra-capitaliste, est composée des centaines de millions de paysans sans terre, ouvriers temporaires et vendeurs de rue qui constituent la population des bidonvilles de grandes parties de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine (on pourrait voir leurs équivalents au Nord dans le nombre grandissant de jeunes marginalisés, qu’ils soient natifs ou immigrés, relégués hors du marché de l’emploi). Ils peuvent constituer une source de déstabilisation majeure pour le capitalisme. La colère et la violence réprimées de ces couches de la population se sont souvent avérées explosives et se sont parfois déchaînées dans des pogroms ethniques ou du vandalisme. Cependant, ces « damnés de la terre » ont également été impliqués dans des luttes contre les expulsions et pour l’accès à l’eau et à l’électricité ; ils ont joué un rôle notoire dans les révoltes arabes de 2011 et dans les protestations contre l’austérité le long des côtes nord de la Méditerranée et de la mer Noire – Grèce, Espagne, Bulgarie, Roumanie.

Quelles conditions faudrait-il voir réunies pour que ces forces s’amarrent à une alternative socio-économique viable ? Il est clair qu’une telle alternative critique devrait répondre à leurs préoccupations fondamentales – la prise en compte de leur identité collective et de leurs moyens de subsistance. Elle devrait développer des modes de communication qui touchent au plus profond de ces strates populaires, générant des leaders charismatiques pourvus de vastes réseaux, personnels aussi bien qu’électroniques. Comme il est peu probable que la population urbaine, en particulier, s’organise d’elle-même, cette force ne se mettra pas en branle sans un événement déclencheur dont la nature est impossible à prévoir.

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Anciens et nouveaux ouvriers

Évidemment, la dialectique habituelle du salariat capitaliste – troisième grande force potentiellement critique – est encore bien ancrée, même si elle a été reconfigurée géographiquement. La classe ouvrière industrielle des pays du Nord est aujourd’hui trop faible pour constituer une menace ; mais l’austérité et les offensives capitalistes génèrent des protestations à court terme, particulièrement en France, où les syndicats ont menacé d’interrompre l’approvisionnement de pétrole en 2010. Les nouveaux ouvriers en Chine, au Bangladesh, en Indonésie et dans d’autres pays du Sud sont sans doute plus à même d’avancer des revendications, mais leur position est fragilisée par la profusion de main-d’œuvre, et ils sont déjà submergés par des modèles d’emploi fragmentés, proches de ceux du secteur tertiaire. Du Nigeria à l’Indonésie, les nombreuses tentatives de fonder des partis ouvriers ont échoué ; le PT brésilien représente l’unique succès de ces trente dernières années.

Si les luttes de classes dans le Sud ont permis d’assurer aux ouvriers des augmentations de salaire ou, dans une certaine mesure, des conditions de travail moins accablantes, il semble qu’elles aient peu de chances de constituer un réel défi pour le système. […] Pour qu’un virage anticapitaliste se produise, il faudrait cependant une interruption de la croissance et une réelle mobilisation ouvrière contre les immenses inégalités générées par le système, qui menacent l’« harmonie » ou la cohésion sociale du capitalisme. On peut l’imaginer, mais c’est très improbable, du moins à moyen terme. Le scénario le plus prometteur réside sans doute dans la connexion entre les luttes du travail et celles des communautés autour du logement, de la santé, de l’éducation ou des droits civiques.

Les masses en col blanc

Il est possible qu’une quatrième force sociale potentiellement critique soit en train d’émerger au sein de la dialectique polarisante du capitalisme financier. Les classes moyennes, et notamment les étudiants, ont joué un rôle majeur dans les mouvements de 2011 – que ce soit en Espagne, en Grèce, dans le Machrek arabe, au Chili, ou dans les plus faibles protestations Occupy aux États-Unis et dans le Nord de l’Europe – et dans les manifestations turques et brésiliennes de 2013[7]. Ces éruptions ont fait descendre dans la rue des jeunes issus des classes aussi bien moyennes que populaires, parfois accompagnés de leurs parents, contre des systèmes capitalistes corrompus, générateurs de divisions sociales et d’exclusion. Si elles n’ont pas réussi à entamer le pouvoir du capital, 2011 a tout de même vu la chute de deux régimes politiques. Elles pourraient avoir constitué une répétition pour les événements à venir.

Les discours sur les nouvelles classes moyennes se sont multipliés à l’extrême au cours de la dernière décennie. En ce qui concerne l’Afrique, l’Asie et l’Amérique latine, ils sont essentiellement triomphalistes – souvent plus réservés sur l’Europe de l’Est – et proclament la naissance de vastes marchés de consommateurs solvables. Qu’ils voient juste ou non, les discours de classe sont toujours significatifs sur le plan social ; cette vague de discours sur la classe moyenne est donc un symptôme notable des années 2010. Pour l’essentiel, elle ne comporte pas de dialectique critique ; au contraire, elle semble applaudir le triomphe du consumérisme.

Contrairement à la classe ouvrière, l’agrégat hétéroclite connu sous le nom de « classe moyenne » n’occupe pas de place clairement délimitée dans les rapports de production et ne connaît aucune tendance de développement particulière, si ce n’est la consommation discrétionnaire. Cependant, quelle que soit la façon dont on la définit, la classe moyenne – du moins une part importante de cette dernière – a démontré qu’elle pouvait devenir un acteur politique de poids, dont l’importance grandit avec le déclin ou la désorganisation du prolétariat ouvrier. Les classes moyennes émergentes des pays du Sud méritent une attention particulière car elles peuvent s’avérer cruciales dans la détermination des options politiques.

Du fait de leur indétermination sociale, précisément, les classes moyennes peuvent peser de façons différentes, voire contradictoires. La classe moyenne était favorable au coup d’État de Pinochet au Chili, tandis que son homologue vénézuélienne soutenait la tentative de renversement d’Hugo Chávez en 2002 et que les « Chemises jaunes[8] » nanties de Bangkok renversaient le gouvernement thaïlandais quatre ans plus tard. Comme l’illustre l’histoire de l’Europe au XXe siècle, la classe moyenne n’est pas intrinsèquement une force démocrate. Pourtant, elle a également porté des changements démocratiques et joué un rôle important à Taïwan et en Corée du Sud pendant les années 1980 – aux côtés des ouvriers – ainsi qu’en Europe de l’Est en 1989. Elle a représenté une force essentielle au Caire et à Tunis en 2011, et un soutien aux manifestations populaires en Grèce, en Espagne, au Chili et au Brésil en 2011-2013.

Pour résumer : des populations précapitalistes, qui se battent pour conserver leur territoire et leurs moyens de subsistance ; des masses « excédentaires », exclues de l’emploi dans les circuits de production capitalistes ; des ouvriers exploités dans les zones de la Rust Belt et de la Sun Belt ; de nouvelles et d’anciennes classes moyennes, de plus en plus grevées par les dettes dues aux groupes financiers. Ces populations constituent les bases sociales potentielles d’une critique contemporaine de l’ordre capitaliste au pouvoir. Pour avancer, elles devront sans doute former des alliances, et donc se communiquer leurs préoccupations. De quel côté – ou côtés – pencheront les classes moyennes en Afrique, en Asie ou en Amérique latine ? Ce sera un déterminant essentiel.

La classe moyenne émergente représentait l’avant-garde du développement capitaliste dans l’Euro-Amérique du XIXe siècle. Plus maintenant. Le capitalisme financier et les compagnies multinationales ont depuis longtemps usurpé ce rôle. Aujourd’hui, les classes moyennes doivent choisir leur camp dans des sociétés ultra-polarisées : soit contre les pauvres avec les oligarques, soit avec le peuple contre les oligarques. Toute critique du capitalisme au XXIe siècle, pour être viable, devra englober une grande partie de la classe moyenne, en abordant certaines de ses préoccupations essentielles tout en cherchant à l’entraîner dans une direction critique et égalitaire. (…) Il faudra dire et marteler la compatibilité de ces préoccupations avec les exigences populaires d’inclusion et d’égalité, et leur incompatibilité avec les pratiques d’élites financières irresponsables, de capitalistes magouilleurs et de régimes corrompus ou autoritaires. Les classes moyennes – en particulier leurs composantes salariées et libérales – sont potentiellement ouvertes aux critiques du capitalisme, notamment celles qui sont liées à l’environnement et à la qualité de vie. Cependant, au vu de l’inconstance politique des classes moyennes, tout virage progressiste nécessitera la mobilisation d’une force populaire majeure au sein des deux premiers courants mentionnés précédemment : les populations pré-capitalistes envahies ou laissées pour compte, et les travailleurs défendant leurs droits dans la sphère de production.

Göran Therborn

Traduit de l’anglais par Mathilde Helleu

Paru dans « Nouvelles masses, nouveaux mouvements? », Agone, n°60, 2016.

Texte original « New Masses ? Social Bases of Resistance », NLR II-85, janvier-février 2014

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[1] La notion de « développement dépendant » (mise en avant à partir des années 1960 par les économistes brésiliens Raúl Prebisch ou Henrique Cardoso, par exemple) insiste sur l’idée que la croissance des pays riches repose sur le maintien d’une position subalterne et subordonnée des pays pauvres.

[2] Le gouvernement d’Evo Morales, leader – d’origine quechua – du Movimiento al Socialismo (« Mouvement vers le socialisme »), au pouvoir depuis 2005, et qui mène une politique offensive de nationalisation des ressources naturelles – en particulier des hydrocarbures – dont les zones d’exploitation correspondent à celles où sont implantés les groupes amérindiens.

[3] Une guérilla est active en Inde depuis une cinquantaine d’années dans l’État du Bengale-Occidental. Elle s’appuie sur une base paysanne au sein de laquelle les Adivasis (aborigènes indiens), dont ils entendent représenter les intérêts, sont nombreux.

[4] En français dans le texte.

[5] Il s’agit de l’opération Green Hunt (« traque verte »), lancée en octobre 2009 par le ministre de l’Intérieur Palaniappan Chidambaram, qui est toujours en cours et mobilise des forces de police, militaires et paramilitaires.

[6] Du nom du groupe amérindien des Lacandons.

[7] Sur le rôle des classes moyennes dans les manifestations de 2013, lire André Singer, « Révolte brésilienne. La nature sociale et politique des évènements de juin 2013 », Agone 60, 2016, p. 57-79.

[8] Mouvement royaliste conservateur, les « Chemises jaunes » représentent les classes privilégiées de Thaïlande. Elles ont soutenu, voire orchestré le coup d’État militaire de septembre 2006 qui, sous couvert de restaurer l’unité nationale et la monarchie, a renversé le gouvernement élu en 2001 du Premier ministre Thaksin Shinawatra, chef du parti Thai rak Thai (« les Thaïlandais qui aiment les Thaïlandais »).

   

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