Petite histoire du syndicalisme dans le football professionnel français

Derrière l’individualisation médiatique de certains footballeurs et la logique concurrentielle des marchés de transferts, on oublie que 90% des joueurs professionnels sont syndiqués. L’organisation collective des joueurs n’est pas pour rien dans leur capacité à récupérer une partie de l’argent généré par le spectacle sportif. Frédéric Rasera, auteur d’un livre sur le quotidien des joueurs d’un club professionnel (Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Agone, 2016) revient pour Terrains de luttes sur l’histoire peu connue du syndicalisme dans ce milieu.

En France, la création du statut de joueur professionnel date de 1932. Elle accompagne l’autorisation du professionnalisme dans le football suite à la volonté des dirigeants de la Fédération Française de Football Association de contrôler un marché où la rémunération officieuse de joueurs amateurs était devenue la règle[1]. Jusqu’à cette date, il était officiellement interdit de pratiquer le football contre rémunération, car les dirigeants fédéraux, issus de la bourgeoisie, défendaient une conception désintéressée de la pratique sportive. Est alors créé un groupement (l’ancêtre de l’actuelle Ligue de Football Professionnel) qui réunit les clubs autorisés à employer des joueurs professionnels. Ces derniers sont liés à leur employeur par un contrat de travail défini et encadré par la fédération, d’une durée minimale d’un an, et qui leur laisse peu de marge de manœuvre : les conditions de rémunération sont limitées (notamment via le plafonnement du salaire mensuel à 2000 francs, soit le double du salaire d’un ouvrier qualifié parisien de l’époque) et les joueurs peuvent être transférés à un autre club sans leur consentement[2].

Les premières tentatives d’organisation

Dans ce contexte, les footballeurs professionnels s’organisent pour défendre leurs intérêts face à leurs employeurs, d’abord en 1934 avec la mise en place d’une mutuelle associative (l’Amicale des joueurs professionnels), puis en 1936, sous l’impulsion du joueur du Red Star Jacques Mairesse, avec la création d’un premier syndicat associé à la fédération spectacle de la Confédération Générale du Travail[3]. Cette initiative est alors vivement critiquée par la presse sportive et les dirigeants des clubs et de la fédération. Le principal objectif du syndicat était de revenir sur les règles du transfert qui dépossédaient les footballeurs de la maîtrise de leur carrière (un joueur ne pouvait par exemple pas refuser de rejoindre un club qui l’avait « acheté » à son employeur). Mais, à la suite du refus de la Ligue de Paris de prendre en charge les frais médicaux d’un joueur blessé, Jacques Mairesse menace d’organiser une grève en novembre 1937. Et deux mois plus tard, il lance un appel à la grève à l’occasion du match international France – Belgique. Cette action est rapidement mise à mal par les dirigeants fédéraux qui brandissent la menace de suppression du professionnalisme et sanctionnent trois joueurs internationaux qui soutiennent le mouvement. Au-delà des menaces de répression qui pèsent sur les joueurs, le relatif échec de ce premier mouvement collectif s’explique par la difficulté à mobiliser des footballeurs professionnels qui proviennent de milieux sociaux différents (on est loin de la situation des footballeurs professionnels anglais qui sont à la même époque majoritairement issus de la classe ouvrière) et qui sont par ailleurs encore nombreux à exercer un métier à côté[4]. A ce propos, dans un ouvrage qu’il écrit sur le football en 1933, Jacques Mairesse qualifie ses collègues de « professionnels marrons »[5].

La création de l’Union Nationale des Footballeurs Professionnels

Cette première tentative d’organisation collective prendra définitivement fin avec la guerre et la mort de Jacques Mairesse. Il faut attendre le début des années 1960 pour voir à nouveau les footballeurs professionnels s’organiser collectivement dans un contexte où les profils de carrières sont devenus beaucoup plus homogènes que par le passé (le football tendant à devenir la seule activité des joueurs professionnels) et où le pouvoir des présidents de clubs s’est renforcé avec l’instauration en 1952 d’un « contrat à vie » qui lie les joueurs à leur employeur jusqu’à l’âge de 35 ans. L’Union Nationale des Footballeurs Professionnels (UNFP) est créé le 16 novembre 1961 sous l’impulsion d’Eugène N’Jo Lea, joueur camerounais de l’Olympique Lyonnais et étudiant en droit. A l’origine, ce dernier envisageait la création d’une association de type loi 1901, mais Jacques Bertrand, avocat qui conseille déjà les cyclistes professionnels, recommande l’adoption de la forme syndicale qui suppose le droit de grève. Eugène N’Jo Lea devient alors le premier secrétaire général du nouveau syndicat et Just Fontaine, attaquant vedette de l’équipe de France, en devient le président.

Les principales revendications de l’UNFP concernent la mise en place d’un régime de prévoyance et la réforme du statut du joueur professionnel. A cet égard, le syndicat va permettre de cristalliser sous son nom les contestations qui prenaient jusqu’alors des formes individuelles à travers des « affaires » dont la plus célèbre reste celle qui implique le joueur français le plus réputé de l’époque, élu ballon d’or en 1958, Raymond Kopa. Le 4 juillet 1963, ce dernier dénonce dans le journal France-Dimanche le « contrat esclavagiste » des footballeurs professionnels. Au même moment, il devient vice-président de l’UNFP. A partir de 1964, le syndicat, désormais présidé par Michel Hidalgo, obtient ses premières victoires, notamment à travers la signature d’une première convention collective du football qui institue un régime de prévoyance permettant aux joueurs de recevoir un pécule à la fin de leur carrière.

Les revendications vont ensuite porter de manière récurrente sur la réforme du statut du joueur et la mise en place d’un contrat à durée librement déterminée. Les négociations visant à mettre fin à un contrat de travail pourtant contraire au droit commun sont longues. Ce n’est qu’en 1969 que le contrat à durée déterminée entre enfin en vigueur. Fort de ce succès syndical, Michel Hidalgo laisse sa place à Philippe Piat à la tête de l’UNFP. Mais, mécontents des effets du nouveau contrat, les dirigeants des clubs professionnels modifient en juillet 1971 la convention sans l’accord des joueurs et imposent une durée de cinq ans pour le premier contrat signé. Cet épisode provoque une grève des footballeurs professionnels en 1972 qui aboutit finalement à l’adoption d’un contrat de travail à durée déterminée inscrite dans une Charte du football professionnel, véritable convention collective mise en place sous le contrôle de l’Etat en 1973. De fait, dans l’histoire sociale du football professionnel, la possibilité de signer un contrat de travail à durée déterminée constitue une conquête syndicale de première importance.

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Face à l’individualisation des carrières

Au cours des années 1960 et au début des années 1970, l’UNFP a été « l’instance de représentation qui manquait aux joueurs professionnels pour produire une parole collective légitime, le support nécessaire aux contestations les plus fondamentales qui relèvent encore souvent d’initiatives individuelles et surtout une des premières étapes nécessaires à la reconnaissance sociale de l’activité footballistique comme profession à part entière »[6]. Mais à partir des années 1980, son rôle change progressivement sous l’effet des grandes transformations du football professionnel français (et plus largement européen). L’arrivée à la tête des clubs de nouveaux dirigeants (Claude Bez à Bordeaux, Jean-Luc Lagardère au Racing Paris, Bernard Tapie à Marseille, etc.), l’afflux important de capitaux économiques (dont l’essentiel provient des droits de retransmission télévisée), et la libre circulation des footballeurs en Europe suite à l’arrêt Bosman en 1995[7] sont autant de facteurs qui sont à l’origine d’une plus grande individualisation des carrières et d’une plus grande concurrence entre les joueurs.

Dans ce nouvel état du football professionnel, la fonction du syndicat tend à se transformer : « il s’agit moins aujourd’hui de faire une profession autonome que de panser les plaies d’un système qui fragilise les joueurs »[8]. Pour de nombreux observateurs, L’UNFP s’apparente désormais d’abord à un « syndicat de services »[9] qui propose aux footballeurs, en plus des traditionnels stages d’intersaison pour les joueurs au chômage, tout un ensemble de prestations qui se veulent adaptées aux besoins spécifiques de la profession : services en assurances, en conseil financier, en management de carrière ou bien encore en matière de reconversion professionnelle. Cette logique de prestation de services, combinée à un important travail de maintien de la proximité avec les joueurs (notamment avec la traditionnelle « tournée des clubs » qui est réalisée chaque année par les représentants syndicaux) explique pour partie le taux d’adhésion important des footballeurs professionnels au syndicat (depuis 2010 il est régulièrement affiché par l’UNFP à plus de 90 %) dans un contexte où les carrières professionnelles sont fortement individualisées.

Frédéric Rasera

 

Pour poursuivre : Frédéric Rasera, Des footballeurs au travail. Au cœur d’un club professionnel, Editions Agone, 2016.

[1]A. Wahl, « Un professionnalisme de résignation », Sociétés et représentations, 1998, n°7, p. 67-75.

[2] A. Wahl, P. Lanfranchi, Les footballeurs professionnels des années 1930 à nos jours, Paris, Hachette, 1995, p. 66-67.

[3] M. Schotté, « « Ils sont les artistes du spectacle sportif ». Quand la rémunération des footballeurs professionnels français se constitue en enjeu fiscal (années 1970-1980) », Le mouvement social, 2016/1, 254, p. 119.

[4] P. Lanfranchi, « Histoire du professionnalisme en France et en Italie », Les cahiers de l’Insep, n°25, 1999, pp. 189-205.

p 190

[5] J. Mairesse, Football, quand tu nous tiens, Paris, SPE, 1933, p 36. Cité par P. Lanfranchi, « Histoire du professionnalisme en France et en Italie », op. cit, p. 192.

[6] H. Slimani, « L’union nationale des footballeurs professionnels : de l’esprit de famille à la prestation de service », in François Aballéa (dir.), Action syndicale et innovation sociale, Cellule Gris n° 11, 2006.

[7] L’arrêt Bosman est une décision de la cour de justice des communautés européennes (CJCE) qui a porté sur deux points. D’une part, elle invalide les règlements sportifs limitant à trois le nombre de joueurs étrangers par club et qui constituaient jusqu’alors une entrave à la mobilité professionnelle en Europe. D’autre part, elle pose pour principe que les joueurs en fin de contrat de travail sont désormais libres de droit et peuvent faire valoir leur savoir-faire sur le marché sans que leur club d’origine ne puisse exiger une indemnité de transfert comme cela était le cas auparavant.

[8] J-M. Faure, C. Suaud, « Les footballeurs professionnels en France : l’éclatement d’une corporation », Les cahiers de l’Insep, n°25, 1999, p. 223.

[9] M. Falcoz, N. Lefevre, « Représenter les sportifs professionnels : entre militantisme apolitique et syndicalisme de service », STAPS, 2016/3, n°113, p. 7-20.

   

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