Présidence Trump: à quoi les syndicats doivent-ils s’attendre?

En décembre, les employés des services d’entretien et de restauration de l’Hôtel Trump International à Las Vegas ont signé leur première convention collective, ainsi qu’un accord qui pourrait aboutir à donner aux employés de son hôtel de Washington D.C. le droit de se syndiquer.

Avec l’élection de Donald Trump et une majorité républicaine à la Chambre des représentants et au Sénat, les syndicats américains se préparent à traverser une crise existentielle majeure. Dans les mois et les années à venir, il faudra faire preuve de solidarité et combattre ensemble.

Quelles formes vont prendre prendre ces attaques contre les travailleurs ? Penny Lewis s’intéresse ici aux questions qui touchent directement les syndicats, même si les travailleurs ont également beaucoup à craindre de l’administration Trump sur d’autres sujets comme la privatisation à outrance, la dérégulation inconsidérée et les efforts pour monter les travailleurs les uns contre les autres en attisant les discours racistes, sexistes et anti-immigrés.

Un  nouveau droit du travail sans représentation syndicale

Sur leur plateforme, les Républicains défendent les lois right-to-work mises en place dans certains Etats et estiment qu’elles doivent s’appliquer à l’échelle nationale. ‘Right-to-work’ (littéralement droit au travail) signifie en réalité « droit au travail sans représentation syndicale »[1]. Ces lois visent à interdire les accords qui obligent certains secteurs à s’organiser. Dans les 27 Etats qui ont promulgué ces lois, les syndicats n’ont plus le droit de demander des cotisations aux non-adhérents pour qui ils négocient des accords. On peut s’attendre à ce que le Congrès tente d’amender la Loi Nationale sur les Relations de Travail (National Labor Relations Act)[2] pour promulguer des lois right-to-work dans le privé à traversle pays. Même si le Sénat ou les Etats résistent, un plus grand nombre d’Etats risquent de soutenir de telles lois.

Il ne faudra pas longtemps – entre 18 mois et deux ans – pour que ces lois right-to-work s’appliquent à l’ensemble du secteur public. Au printemps dernier, la Cour suprême était sur le point d’invalider la loi Abood par l’arrêt Friedrichs vs California Teachers Association, qui permet aux syndicats de demander des cotisations aux employés qu’ils représentent, même si ceux-ci ne sont pas adhérents. Avec la mort du juge Antonin Scalia, les syndicats ont obtenu un sursis mais des affaires similaires sont en attente d’examen par la Cour suprême. L’échéance dépendra du temps nécessaire à la nomination d’un nouveau juge à la Cour suprême et de la vitesse à laquelle la Cour décidera d’examiner une affaire similaire à Friedrichs vs California Teachers Association. Néanmoins, il ne fait aucun doute qu’un tel arrêt sera promulgué, grâce à la restauration d’une majorité conservatrice à la Cour suprême.

Expulser les travailleurs immigrés

Pendant sa campagne, Trump a déclaré qu’il expulserait des millions de travailleurs sans-papiers et ciblerait plus particulièrement les immigrés des pays musulmans. Les syndicats se préparent à se battre pour défendre les travailleurs immigrés et à faire front contre les menaces de l’administration Trump.

Réduire le budget des syndicats

 Les lois right-to-work sont un coup dur financier contre les syndicats. Les membres risquent d’arrêter de payer leurs cotisations pour bénéficier de la représentation syndicale sans contrepartie financière. Cependant, cette loi ne signe pas nécessairement l’arrêt de mort des syndicats. Dans l’Etat du Nevada, les lois right-to-work n’ont pas empêché le maintien d’une forte densité syndicale (autour de 14%) et les syndicats restent un contre-pouvoir électoral fort. Pour les petits syndicats qui ne seraient pas préparés au choc, les conséquences pourraient être graves, voire fatales à court terme – mais c’est également l’occasion de renouveler le militantisme syndical. Les syndicats doivent dès maintenant s’organiser pour garder leurs membres. Cependant, même pour les syndicats puissants, il faut réfléchir à la façon de maintenir l’activité syndicale avec moins d’argent. Faut-il organiser sa défense et protéger ses membres ? Renoncer à recruter de nouveaux membres ? Limiter les activités syndicales ou au contraire mettre les bouchées doubles ? Quelles ressources investir dans l’activité politique ? Les syndicats sont généralement des contributeurs démocrates et aident à organiser des campagnes à l’échelle locale, des Etats et du pays, pour encourager les électeurs à voter. Comment maintenir ces activités après les attaques de l’administration Trump ? Les syndicats doivent faire face à ces décisions internes relatives à leur fonctionnement.

Quelle place pour les plus précaires ?

Les travailleurs précaires, souvent peu syndiqués, sont les plus faibles face aux attaques patronales. Malgré la reprise économique, les augmentations de salaires obtenues par des négociations syndicales n’ont souvent pas dépassé le taux d’inflation. Les travailleurs paient davantage pour leur assurance santé, et les retraites ont considérablement diminué pour les nouveaux employés. Ces tendances vont s’accélérer. Les syndicats, dans le secteur public en particulier, ont lutté pour l’amélioration des conditions de travail et de vie des Africains-Américains et des femmes. Ces attaques contre les syndicats vont aboutir à une recrudescence des discriminations racistes et sexistes dans le domaine des salaires, des retraites et de la santé. Dans les Etats right-to-vote, les travailleurs seront moins susceptibles de bénéficier d’une retraite ou une assurance santé financées par leur employeur. Avec le démantèlement de l’Affordable Care Act et les coupes de l’assurance santé, les lois right-to-vote augurent d’une crise majeure de la santé et des retraites à travers le pays.

Des attaques contre les travailleurs fédéraux

 L’administration Trump a également dans son viseur les syndicats fédéraux. Depuis longtemps, l’un des objectifs du Parti républicain est de limiter – et si possible supprimer – les protections dont bénéficient les fonctionnaires, et de diminuer leurs salaires et leurs retraites. La Chambre des représentants a déjà voté le rétablissement d’une obscure loi de 1876 (surnommée Armageddon Rule) autorisant à diminuer le salaire ou les indemnités de licenciements d’un employé fédéral – qui pourraient tomber à 1 dollar par an ! Autre priorité des Républicains : l’abrogation de la loi Davis-Bacon qui établit une rémunération fixe pour les projets de construction fédéraux. De l’abrogation de cette loi dépendra ou non le maintien du financement de projets d’infrastructures fédérales. Les décrets présidentiels d’Obama qui établissent pour les sous-traitants un salaire minimum de 10.10$, le paiement des congés maladies et l’obligation de dénoncer les violations du code du travail, risquent également d’être abrogés dans la foulée.

Trump International manif

Un ministère du Travail hostile

Quand on regarde de près le cabinet de Trump, il semble que la plupart des candidats aux postes clefs ont pour but de détruire les départements qu’ils seront amenés à diriger. Le rôle du Département du travail par exemple est de veiller à l’application des lois fédérales sur le travail (comme le salaire minimum et la rémunération des heures supplémentaires). Pourtant, le candidat au poste de Secrétaire du travail, Andrew Puzder, est le PDG de la société de restauration CKE qui regroupe des fast-foods franchisés ou exploités par l’entreprise. Les chaînes de restauration rapide franchisées Carl’s Jr et Hardee sont épinglées depuis des années pour violation des règles relatives à la rémunération et au temps de travail. Puzder a publiquement critiqué le salaire minimum – et plus particulièrement la mise en vigueur d’un salaire minimum horaire de 15 £ de l’heure dans l’Etat de Californie dont il est originaire – ainsi que les lois imposant des temps de pause au travail.

Pour la privatisation des écoles

Au Département de l’éducation, la milliardaire Besty DeVos, opposante notoire à l’éducation publique, va sans doute concentrer ses efforts sur le développement des charter schools (des écoles privées indépendantes, financées en partie par des fonds publics, qui ne dépendent pas des accords syndicaux en vigueur dans les Etats) et des school vouchers (des chèques éducation permettant aux parents de scolariser leurs enfants dans des écoles privées). Dans les charter schools, les syndicats sont historiquement peu influents, contrairement aux écoles publiques attaquées par les Républicains en raison de l’influence des syndicats et des difficultés à y licencier les enseignants. L’approche capitaliste de la philanthrope Betsy DeVos a déjà échoué dans le Michigan, où le système de charter schools dans lequel elle a personnellement investi, est l’un des moins performants et des moins régulés du pays.

La remise en cause de décrets du Labor Boards

Les nominations de Trump au National Labor Relations Board – l’agence fédérale chargée de veiller à l’application du code du travail – vont certainement affecter les progrès accomplis ces dernières années. Certains décrets sont particulièrement menacés : celui qui établit que McDonald’s est responsable des employés de ses enseignes franchisées – un premier pas vers la possibilité pour ces employés de se syndiquer ; celui qui donne le droit aux graduate students (étudiants de master et de doctorat) de s’organiser au sein d’un syndicat et de négocier leurs salaire en tant que chargé de cours ou encore celui qui permet des élections syndicales plus rapides, limitant ainsi les recours et freins par l’employeur aux élections syndicales.

La situation est inquiétante. Néanmoins, il reste à espérer que le militantisme renaîtra grâce à ces luttes et il faut dès maintenant se préparer pour une lutte de longue haleine.

Penny Lewis, 19 janvier 2017

Initialement publié sur le site de Labor Notes

[1] Les syndicats américains, contrairement aux syndicats francais, récoltent la plupart de leurs ressources via les adhésions syndicales. Une de leurs forces principales a été de pouvoir demander aux salariés d’une entreprise, même non-adhérents de payer des frais de financement (« agency fee ») couvrant les frais de défense et de négociation engagés par le syndicat. Ces frais ne comprennent pas les frais de structure interne, d’organisation et de manifestation compris dans l’adhésion.

[2] La loi Wagner ou National Labor Relation Act a été promulguée pendant le New Deal : elle donne un réel pouvoir économique aux syndicats ouvriers et interdit au patronat un certain nombre de pratiques injustes comme la discrimination syndicale.

   

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