L’expérience de la « déferlante verte »

Convergence des luttes dans l’éducation et la santé en Andalousie

Entretien avec Tomás Martínez, enseignant vacataire dans le secondaire à Almeria, dans l’État espagnol. Il milite au sein du syndicat andalou USTEA (Union des syndicats des travailleuses et travailleurs en Andalousie), et a participé à la “Marea verde” depuis 2012. Les Mareas (marées) sont des mouvements espagnols qui se revendiquent de l’auto-gestion et défendent les services publics.

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Terrains de luttes (TdL) – Le mouvement de lutte des salarié.e.s de la santé et de l’éducation a pris la forme des “marées” dans l’état espagnol: Marée verte (marea verde) pour l’éducation, et Marée blanche (marea blanca) pour la santé. Peux-tu revenir sur cette forme particulière de mobilisation ?

Les “mareas” sont des expériences d’auto-organisation des travailleuses et travailleurs des services publics, qui ont emergé au moment du reflux du mouvement 15M qui avait occupé les places, un mouvement qui était resté assez fermé sur lui-même. Il était très difficile de tisser des liens entre le mouvement des indignés et les luttes syndicales qui avaient lieu dans l’éducation et la santé. Une fraction plus militante et plus politisée du 15M, qui ne trouvait pas son compte dans le syndicalisme majoritaire, a vu dans les marées, qu’il y ait ou non des syndiqué.e.s en leur sein, des espaces unitaires qui permettaient de lutter pour la défense des services publics face aux attaques du PSOE [Parti Socialiste Espagnol] et du PP [Parti populaire].

La Marée verte s’est étendue à partir de Madrid en 2012, en opposition à la LOMCE [loi organique pour l’amélioration de la qualité de l’éducation, adoptée en 2013, ndt], une loi sur l’éducation proposée par le PP qui a attiré beaucoup de contestation avec au moins trois grèves des enseignant.e.s et de nombreuses grèves des élèves, un mouvement qui s’est coordonné, de manière limitée, au niveau national. Il a perduré à de nombreux endroits, sous la forme d’assemblées générales et de cortèges dans les manifestations.

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Dans le cas de l’Andalousie, ce sont les coupes budgétaires et la suppression de 4500 postes d’enseignant.e.s vacataires en 2012-2013 par le PSOE qui ont donné l’impulsion pour la Marée verte. Nous avons toujours essayé de coordonner les revendications des enseignant.e.s et celles des élèves pour être plus fort.e.s, mais nous avons aussi essayé de nous lier avec d’autres luttes de travailleuses/eurs, comme dans l’hotellerie, les services à la personne, ou les transports. Avec l’émergence de la Marée blanche [mouvement des travailleuses/eurs de la santé, ndt] à la fin de l’année 2016 en Andalousie, nous sommes parvenu.e.s, à Almeria, à nous coordonner et à organiser une manifestation commune en février, en entraînant avec nous les Marches de la dignité [mouvement de retraité.e.s qui lutte notamment contre la baisse des pensions, ndt].

Quels rapports entretiennent les marées avec les organisations syndicales ?

Depuis le début, la Marée verte et le syndicalisme majoritaire de “dialogue social”, représenté par la CCOO [la Confédération syndicales des commissions ouvrières] et l’UGT [Union générale des travailleurs], n’ont pas souhaité discuter. Les confédérations ont adopté une posture de supériorité, minimisant l’importance de la Marée et évinçant ses revendications, et de l’autre côté la Marée a eu une attitude sectaire, refusant de voir le rôle que jouent les syndicats. En Andalousie, l’espace était donc libre pour que la gauche syndicale et critique qu’incarnent USTEA et la CGT se construise. Ces deux fédérations se sont impliquées seulement dans les moments d’explosion, de manière opportuniste, quand elles craignaient que le mouvement leur fasse de l’ombre. Ce qui n’empêche pas que de nombreuses travailleuses et travailleurs de ces syndicats ont participé et ont construit la Marée verte. Nous avons cherché à rompre cette dynamique de méfiance, non sans difficultés.

Est-ce que les élèves et les parents d’élèves se sont impliqué.e.s dans les mobilisation, pour ce qui est du secteur de l’éducation ?

La Marée verte regroupe essentiellement des enseignant.e.s, surtout du secondaire, qui est le secteur de l’éducation le plus durement touché par les coupes budgétaires et par les suppressions de postes mises en place par le gouvernement régional d’Andalousie, mais il n’est pas le seul. A différents moments, des enseignant.e.s du primaire ont participé aux assemblées et aux mobilisations, mais de façon très discontinue, et ces dernières années ils/elles ont construit leurs propres plate-formes et associations, qui ont participé à la Marée dans certains provinces mais pas partout.

Les parents d’élèves, organisé.e.s au sein des AMPAS [groupes dans les écoles, collèges et lycées] et au sein d’associations, sont beaucoup plus éloigné.e.s que ce que nous, les enseignant.e.s, aurions souhaité. Quant aux élèves, ils/elles ont participé à la Marée verte de façon discontinue, à travers leurs propres syndicats lycéens et étudiants, et avec des dynamiques internes propres du fait que les rythmes sont différents. Ils/elles se sont coordonné.e.s avec nous et ont cherché notre soutien principalement dans les moments de grève et de mobilisation régionales ou nationales.

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Comment a été forgée cette convergence entre la Marée verte et la Marée blanche ? Quel rôle ont joué les militant.e.s syndicales/aux les plus combatives/ifs dans ce processus ?

La seule province andalouse où je sais qu’une certaine convergence et unité se maintient entre les deux marées c’est celle d’Almeria, bien qu’une tentative de convergence est en train de se faire Malaga; à Grenade une tentative a eu lieu et a échoué. Les différences entre provinces sont dues à l’hétérogénéité politique des marées blanches (certaines n’ont même pas tranché si elles souhaitaient s’appeler ainsi), à l’absence de coordination et d’objectifs communs entre provinces, et au refus de converger avec d’autres secteurs en lutte.

Depuis la fin de 2016, la Marée blanche a repris notamment en Andalousie, au moment où ont eu lieu des grèves contre les revalidas [un questionnaire national adressé aux élèves terminant l’école primaire et qui pourrait servir au gouvernement pour faire un classement des écoles] et les coupes budgétaires dans l’éducation et les universités, qui ont remis la Marée verte en mouvement. Dans le cas d’Almeria, la Marée blanche s’est lancée il y a quelques mois, et avec des membres de la Marée verte nous sommes allé.e.s les voir pour proposer une manifestation unitaire contre la privatisation, en défense des services publics. Une camarade de la CGT et moi-même participons aux assemblées de la Marée blanche de manière à entretenir le lien entre les deux marées. Au mois de mars la Marée blanche appelle à sa première manifestation en propre, les enseignant.e.s seront là e soutien au secteur de la santé.

 

Propos recueilli le 5 mars 2017 par EB.

   

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