« Nou bon ké sa ! »

Décryptage de la grève générale en Guyane

« Demande d’État-providence » et revendication d’une véritable égalité avec la métropole : depuis le 25 mars, la grève générale en Guyane questionne le caractère décolonisé de ce territoire amazonien, le seul des Outre-mer français situé sur le continent sud-américain. En effet, avec un taux de pauvreté de 44 %, l’écart avec la métropole et les autres départements d’outre-mer[1] est flagrant. Des collectifs, déçus par l’absence d’égalité réelle, dénoncent le désinvestissement de l’État en matière de santé, d’éducation, de sécurité ou d’économie et réclament un rééquilibrage social et économique en faveur du territoire.

Un département délaissé par l’État

 A l’exception de Mayotte, la Guyane est le plus pauvre des Départements d’Outre-Mer[2] français. Cependant, parce qu’elle est française, la Guyane constitue le plus riche territoire amazonien, ce qui déstabilise les échanges économiques et migratoires avec ses voisins du plateau des Guyanes (Brésil, Surinam et Guyana).

Dans les années 1960, l’alignement de la législation et du système d’aides sociales sur la métropole se traduit par d’importants transferts financiers de la métropole vers la Guyane et permet, par rapport aux pays voisins, une forte augmentation du niveau de vie sur le littoral guyanais et pour une partie de la population, principalement les membres du groupe créole. La Guyane connaît alors d’importantes migrations spontanées (brésiliennes, haïtiennes, surinamiennes, guyaniennes). Entre 1982 et 1999, la population guyanaise a augmenté de 115,4%[3], cette croissance étant principalement due à des flux migratoires, en particulier, de populations surinamaises fuyant la guerre civile. La croissance démographique reste aujourd’hui très soutenue à la fois en raison de la persistance d’importants flux migratoires et d’un fort taux de natalité de certains groupes, en particulier des populations businenge de l’Ouest guyanais (lire l’annexe).

La faiblesse de l’économie locale, qui repose principalement sur une économie de transfert, induit un taux de chômage très élevé, autour de 22% pour la population générale et de 51% pour les jeunes. Le chômage des jeunes renvoie également à l’écart des chances scolaires des jeunes Guyanais par rapport à la métropole et même aux Antilles. Les tests effectués lors de la Journée défense et citoyenneté (JDC) ont révélé que 10% des jeunes ont des difficultés de lecture en France hexagonale contre 48,4 % en Guyane[4]. En outre, les inégalités scolaires sont très fortes au sein même du territoire et entre les différents groupes guyanais : si 7% des 12-16 ans ne sont pas scolarisés en Guyane, ils sont 42% à Papaïchton et 24% à Maripa Soula[5], deux communes de l’Ouest guyanais à majorité businenge. Enfin en raison de l’importance de la pauvreté et de l’insertion de la Guyane dans un vaste ensemble amazonien dont les frontières sont extrêmement poreuses, la Guyane est confrontée à une forte insécurité. Si la Guyane est plus sûre que ses voisins brésiliens et surinamais, le taux d’homicide y est néanmoins très important (42 homicides pour 250 000 habitants en 2016) et les atteintes aux personnes y sont quotidiennes, en particulier les vols avec armes (3 pour 1000 habitants, soit 13 fois plus qu’en métropole) ainsi que les coups et blessures volontaires.

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Des revendications unanimes : accès aux services publics et investissement accru de l’État

Depuis juillet 2016, la Guyane a connu une série de mobilisations locales relativement hétérogènes du point de vue des enjeux et des acteurs mobilisés mais qui posent toutes la question de l’accès aux services publics et l’action de l’État dans le territoire. Dès le mois de juillet 2016, le collectif des Iguanes de l’Ouest a organisé une opération ville morte (commerces fermées) à St-Laurent du Maroni pour protester contre les importantes coupures d’électricité à l’ouest de la Guyane. De septembre à mars, les syndicats du secteur de la santé ont également organisé plusieurs mouvements de protestation, portant d’abord sur la situation sanitaire et financière alarmante[6] du Centre Hospitalier André Rosemont (CHAR), l’hôpital de Cayenne, puis du Centre Médico-chirurgical de Kourou (CMCK), établissement dont la Croix-Rouge a annoncé début mars la vente au profit d’un groupe privé, Rainbow Santé. Dès la mi-février, le collectif des 500 Frères, créé après le meurtre d’un habitant d’un quartier populaire de Cayenne, a organisé différentes marches et actions coup de poing pour protester contre l’insécurité. Leur première marche, a rassemblé environ 80 personnes. Le 22 février, ils étaient 500 à la seconde dont le mot d’ordre était « Les voleurs, les tueurs, nou bon ké sa [on en a assez en créole] ». Enfin ceux qu’on désigne en Guyane comme les « socioprofessionnels » (dirigeants de PME, agriculteurs, artisans), en particulier, les Jeunes Agriculteurs étaient en conflit depuis plusieurs mois avec l’Agence de service et de paiement en raison du non-paiement de certaines subventions.

Du 16 mars au 18 mars, le mouvement s’est intensifié à l’occasion du déplacement de Ségolène Royal en Guyane. La presse nationale n’en a quasiment pas fait état, mais le programme de la ministre de l’Environnement a été fortement perturbé : les « socioprofessionnels » ont bloqué l’accès à tous les bâtiments dans lesquels elle devait se rendre, les 500 Frères ont fait irruption dans la conférence des pays de la Convention de Carthagène sur la protection des milieux marins qu’elle présidait à la collectivité territoriale de Guyane et ont organisé des blocages et rassemblements devant les consulats du Surinam, du Brésil et du Guyana. La ministre a avancé son retour en métropole sans pouvoir inaugurer le pont de l’Oyapock.

Le mouvement de blocage s’est ensuite généralisé à l’ensemble du territoire. Grâce aux renforts des transporteurs guyanais conduit par l’Union Guyanaise des Transporteurs Routiers[7] et du syndicat UTG, des barrages ont été dressés aux ronds-points stratégiques de la principale route du territoire (la RN1 qui relie St-Laurent du Maroni à Kourou, Cayenne puis St-Georges de l’Oyapock), aux carrefours principaux de l’agglomération de Cayenne (Suzini, Califourchon, Crique fouillée, Maringouin) et à l’entrée des villes de Kourou, St-Laurent du Maroni et St Georges. Le comité Pou-Lagwiyann dekole qui fédère différents collectifs citoyens et les organisations traditionnelles syndicales et patronales est alors devenu le principal interlocuteur des pouvoirs publics dans la gestion de ce conflit social.

Des mobilisations en série

 Du point de vue des acteurs mobilisés ou des modalités d’action, ce mouvement s’inscrit dans la continuité de précédentes mobilisations. Les barrages routiers appartiennent au répertoire guyanais d’actions collectives et sont mis en place lors de protestations locales ou de mouvements de plus grande ampleur. Le réseau de transport étant très peu dense en Guyane (2 ports, 1 aéroport et une route principale sur le littoral) et les infrastructures économiques peu nombreuses, il est assez facile d’empêcher toute circulation et de bloquer la vie économique. En novembre 2008, la Guyane avait déjà connu pendant trois semaines un blocage des voies de circulation pour protester contre la vie chère[8]. Les participants à ce mouvement contestaient alors le rôle de l’État, et, dans une moindre mesure, des collectivités locales, dans la détermination des prix de l’essence[9]. Plus largement, ils dénonçaient l’insuffisance de l’intervention de l’État et de son représentant le préfet de région, dans le fonctionnement économique de la Guyane. Plus d’une décennie auparavant, en 1996, la vie économique avait été paralysée par une grève générale de 26 jours et des émeutes avaient éclaté au cours du mouvement alliant lycéens et socio-professionnels et revendiquant des moyens pour l’éducation et la création d’un rectorat de Guyane (jusque-là, la Guyane était rattachée au rectorat des Antilles).

Comme en 2008, la grève générale de 2017 met en évidence à la fois un retrait des élus au profit des organisations du mouvement social et une mobilisation unanime face à l’État. En 2017, comme en 2008, les grands élus guyanais (députés et sénateurs, président de la CTG, maires des grandes villes), l’association des maires de Guyane, tous les partis politiques, les représentants du MEDEF et de l’Union des Travailleurs Guyanais sont solidaires des revendications du comité Pou-Lagwiyann dekole. Pour autant, comme c’était déjà le cas en 2008[10], les élus sont les grands absents et perdants de cette mobilisation. Malgré leur légitimité élective, ils ont dû renoncer à être les principaux interlocuteurs des pouvoirs publics. Le 29 mars, le collectif s’est ainsi opposé à ce que la délégation ministérielle menée par le ministre de l’Intérieur et la ministre des Outre-mer rencontre les élus guyanais. Le 31 mars, les élus (députés, sénateurs, conseillers de la CTG et maires) ont rencontré les ministres en présence de délégués du comité pour annoncer qu’ils cédaient la place au collectif dans le dialogue et les négociations avec l’État. Les porte-paroles du comité, en particulier ceux des 500 Frères (lire l’annexe), sont également au cœur de l’attention publique et médiatique.

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Un mouvement social d’ampleur inédite

Malgré les similarités avec les grandes mobilisations guyanaises, le mouvement de 2017 revêt un caractère inédit. La grève générale de 2017 se singularise par l’ampleur de la mobilisation. Le 28 mars, entre 8000 et 10 000 personnes ont défilé à Cayenne, entre 4000 et 5000 à Saint-Laurent-du-Maroni selon la préfecture, 20 000 à Cayenne, 8000 à St-Laurent du Maroni selon les organisateurs. La manifestation du mardi 4 avril devant le centre spatial de Kourou a réuni 10 000 personnes malgré la pénurie d’essence qui limitait les déplacements. La participation est donc massive au regard de la population guyanaise (260 000 habitants). Le comité a su mobiliser bien au-delà des adhérents ou sympathisants des collectifs et organisations qui le composent et en particulier bien au-delà du groupe créole. Si la majorité des militants et porte-paroles de ces organisations sont créoles, les participants aux manifestations sont issus d’autres groupes guyanais. Businenge et Amérindiens ont manifesté à St-Laurent du Maroni. À Cayenne, les Amérindiens sont également présents dans les défilés tout comme les membres des groupes qui ont migré récemment – Brésiliens, Haïtiens …–. Même si de nombreux slogans et discours sont en français ou en créole, les chansons comme les mots d’ordre mettent en exergue l’unité du peuple guyanais et la volonté d’en intégrer toutes les composantes. La chanson phare du mouvement parle ainsi d’une « Guyane de toutes les couleurs » et les manifestants scandent les principales composantes de la population guyanaise : « Amérindiens, Businenge, Créoles, Haïtiens… ». Les manifestations ne se sont d’ailleurs pas limitées aux grandes villes du littoral. Fait totalement inédit, des barrages ont été érigés sur les fleuves Maroni et Oyapock à Maripasoula, Papaïchton et Camopi, communes à majorité businenge pour les deux premières et amérindiennes pour la dernière.

Par ailleurs, le mouvement de 2017 est beaucoup moins sectoriel que ceux de 1996 et 2008, en raison des organisations qui se sont jointes au comité et des revendications qu’elles portent. Aux organisations à l’initiative du comité dans la semaine du 20 mars se sont agrégés les autres branches de l’UTG et d’autres syndicats, les organisations amérindiennes, des collectifs businenge du fleuve, les associations de parents d’élèves, des associations culturelles. Le comité s’est ainsi structuré par pôles (santé, éducation, énergie, culture, économie – agriculture, pêche, tourisme, activités minières –, transport, logement, communautés amérindiennes et businenge, sécurité). Les manifestants et participants au forum organisé par le comité dépassent désormais largement les cercles indépendantistes au cœur de la mobilisation de 2008 et l’alliance traditionnelle en Guyane entre organisations patronales locales et syndicales. La liste de revendications adressées au gouvernement par le comité début avril est hétérogène (400 pages de revendications organisées par pôles), mais elle remet unanimement en question le sous-investissement de l’État dans les services publics et revendique l’égalité réelle avec la métropole.

Quel modèle de développement pour la Guyane ?

 La querelle de chiffres entre le comité et le gouvernement met toutefois en exergue l’une des ambiguïtés de cette mobilisation. Le gouvernement a proposé un plan d’urgence de 1,085 milliards d’euros d’accords sectoriels, rejeté par le comité qui réclame 2,5 milliards d’euros en plus du plan d’urgence. Or, cette opposition sur les chiffres masque l’enjeu central du mouvement : comment favoriser une autonomie économique et un rééquilibrage social et économique du territoire ? Au-delà du montant de l’aide d’urgence alloué à la Guyane, l’enjeu de ce mouvement réside dans le modèle de développement souhaitable pour la Guyane. Les réflexions sur ce modèle passent par un dialogue renouvelé entre les organisations du mouvement social, les élus guyanais et le gouvernement.

Stéphanie Guyon, politiste

Pour aller plus loin :

Dossier spécial « Etat outre-mer », revue Politix, n° 116 (4), 2016.

https://www.cairn.info/revue-politix-2016-4.htm

[1] Selon l’Insee, le taux de pauvreté s’élève à 19 % en Guadeloupe, 21 % en Martinique et 44 % en Guyane alors même que l’Insee retient un taux de pauvreté à 60 % du niveau de vie du territoire concerné et non du niveau de vie nationale. Ainsi le seuil de pauvreté est fixé à 558 euros contre 997 euros en métropole. Données 2011, disponibles sur http://www.insee.fr/fr/regions.

[2] Dans la constitution de la Vème République, les Départements d’Outre-mer (DOM), soit la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, la Réunion et depuis 2011 Mayotte, dépendent de l’article 73 de la Constitution. Selon le principe de l’identité législative, le droit métropolitain s’y applique de plein droit.

[3] INSEE, Recensement Général de la Population, 1982 et 1999.

[4] Vourc’h R. et alii, « Journée Défense et Citoyenneté 2014 : un jeune sur dix handicapé par ses difficultés en lecture », Note d’information, n° 16, MENESR-DEPP, mai 2015.

[5] Insee, recensement 2007.

[6] Plusieurs nourrissons sont décédés d’une maladie nosocomiale au service de néo-natalité du CHAR et le déficit très important de l’établissement fait craindre un plan social.

[7] Les patrons des entreprises de transport guyanais s’opposent au Centre Spatial Guyanais sur les retombées locales du nouveau chantier d’Ariane 6.

[8] La grève générale contre la « pwofitasyon » en Martinique et en Guadeloupe au premier trimestre 2009 avait été précédé par trois semaines de mobilisations contre la vie chère en Guyane fin novembre 2008.

[9] Marie-Emmanuelle Pommerolle, « Guyane, un mouvement social et identitaire ? », Mediapart, 27 novembre 2008.

[10] Ibid.

Annexe

La Guyane, un territoire pluriculturel et plurilingue

On appelle « Créoles » en Guyane les descendants des esclaves noirs et des différents groupes migrants du XIXe, mais ce territoire compte aussi des populations amérindiennes et businenge (ou noirs-marrons). Les Businenge sont les descendants des esclaves qui, à partir du XVIIe siècle, ont fui les plantations de Guyane hollandaise et se sont réfugiés en forêt. Certains de ces groupes se sont installés en Guyane française au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Dans la seconde moitié du XIXème siècle, les Créoles sont devenus citoyens et ont accédé aux droits politiques et aux droits civils communs. Les six groupes amérindiens[1] – survivants des premiers habitants – et les Businenge qui vivaient en forêt, loin des centres économiques et administratifs étaient catégorisés comme « primitifs » et de ce fait exclus de la citoyenneté. Ils n’y ont accédé qu’à partir des années 1960. La Guyane compte aussi des groupes issus des migrations récentes tels que les Hmong, Brésiliens, Haïtiens, Guyaniens et Surinamais.

Qui sont les « 500 Frères »?

Ce collectif cayennais constitué d’une bonne centaine d’hommes principalement issus des milieux de la sécurité publique (policiers nationaux et municipaux) et privée (vigiles) s’est formé très récemment, à la mi-février. Il s’inscrit dans une longue lignée de collectifs citoyens de lutte contre l’insécurité depuis 30 ans en Guyane. Au début des années 1990, le mouvement de femme Fam Dibout, qui recrutait surtout des femmes des milieux populaires à Cayenne, s’était fortement mobilisé sur les mêmes enjeux. A St-Laurent du Maroni et Cayenne, en 1991 et 1992, un collectif citoyen avait également organisé manifestations et pétitions pour protester contre la montée de la délinquance dans ces deux villes. Les 500 Frères ont toutefois une plus grande visibilité, liée en partie à leur mise en scène martiale et à leurs modalités d’action : ils sont cagoulés, vêtus de noir, arbore des armes à feu en guise d’emblème et font des actions coup de poing spectaculaires même s’ils ne recourent pas à la violence. Leur principal porte-parole Mickaël Mancé, policier national détaché comme éducateur à la protection judiciaire de la jeunesse, a été érigé représentant de la mobilisation générale de 2017. Le collectif demande principalement à l’État de lutter contre l’habitat spontané et pour l’éradication des squats, le maintien d’un escadron de gendarmes mobiles affecté en renfort, le renvoi dans leur pays des détenus étrangers pour y purger leur peine et la création d’un commissariat et d’un établissement pénitentiaire à St-Laurent du Maroni.

[1] Kali’na, Lokono, Palikwene sur le littoral, Wayana, Wayampi et Teko à l’intérieur du territoire (en forêt).

   

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