« Être enseignant détaché, ça n’est pas le paradis »

Militer syndicalement dans un lycée français à l’étranger

Christian, enseignant et syndicaliste au SNES- FSU au lycée français d’Athènes explique dans cet entretien les conditions particulières du militantisme syndical au sein d’organisations françaises pour des personnes travaillant et vivant à l’étranger. Il revient également sur la grève du personnel du lycée français d’Athènes qui a eu lieu en février, une grève qui s’inscrit dans un mouvement plus large au sein des lycées français à l’étranger.

Terrains de luttes : Peux-tu te présenter les particularités du militantisme au sein d’organisations syndicales françaises à l’étranger?

Christian – Je voudrais tout d’abord préciser ceci : si je trouve important de pouvoir parler ici du syndicalisme français dans un pays étranger, et je vous remercie pour cette occasion d’évoquer cette particularité qui n’a aujourd’hui rien d’exotique, je ne peux parler ici que du travail syndical dans un secteur particulier, celui des lycées français à l’étranger, et plus précisément dans une zone géographique où faire ce travail syndical ne pose presque aucun problème, l’Union Européenne, entre les murs de notre établissement doté d’une mission de service public à l’étranger. Cela dit, n’imaginez pas qu’être militant syndical dans cette situation soit une sinécure ! Je suis militant du SNES-FSU, et le SNES est le seul syndicat du secondaire dans notre établissement, le Lycée Franco-hellénique Eugène Delacroix (LFHED), alors qu’au primaire, à côté du SNUIPP-FSU existe aussi le SE-UNSA. Particularité de notre établissement : il existe une section grecque, la plupart des enseignants y sont syndiqués au syndicat relevant de la fédération grecque des enseignants du privé (OIELE). Et le personnel administratif et technique ainsi que certains enseignants, tous de droit local, peuvent se syndiquer à un syndicat relevant de la Confédération Nationale du Travail, GSEE, confédération unique dans le pays.

Je suis donc enseignant titulaire de l’éducation nationale (EN), détaché au LFHED, où je travaille depuis 15 ans, ayant par ailleurs travaillé dans des collèges ou lycées de la région parisienne, entre Sarcelles et Argenteuil, et aussi dans un institut culturel du Ministère des Affaires Étrangères, l’Institut français d’Athènes, longtemps le plus gros établissement culturel français au monde.

On doit peut-être d’abord préciser ce terme de détaché : dans le cadre de son réseau d’enseignement français à l’étranger à destination prioritaire pour les enfants de familles françaises établies à l’étranger, l’état français a mis en place un système permettant aux établissements scolaires de disposer d’enseignant-e-s de l’EN. Il les détache de l’EN auprès d’un organisme d’état gérant directement ou indirectement le réseau des établissements français à travers le monde. Et ces enseignants peuvent être détachés de 2 manières :

– soit pour une période limitée, c’est l’expatriation dotée d’une prime conséquente. Ce système ne concerne dans les établissements que peu de collègues, à qui l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger (AEFE) confie désormais sous prétexte de justifier cette prime des missions de formation. Par contre, une bonne partie de l’encadrement est expatriée : certains cadres expatriés ont des rémunérations mensuelles dépassant la rémunération annuelle de salariés en Grèce…

– soit pour une période non limitée dans le temps, sous la forme de détachements renouvelés. C’est le système des enseignants résidents, qui par exemple en Europe concerne l’immense majorité des enseignants. La rémunération est le salaire accompagné d’une indemnité de vie chère, fort variable selon les pays. En Grèce, nous avons l’une des 2 indemnités les plus faibles au monde ! Vous voyez déjà ainsi l’une de nos revendications ! Ce système d’enseignants résidents a un double avantage : d’une part, il permet à de nombreux couples binationaux de pouvoir vivre et élever une famille sans être sous la menace de devoir revenir en France ou de devoir partir pour un court séjour dans un autre pays. Et au moins dans les pays d’Europe, de nombreux enseignants ont une conjointe ou un conjoint natif du pays d’accueil. Mais cette possibilité de stabilité est évidemment aussi un grand avantage pour l’établissement, qui peut ainsi disposer dans la durée d’équipes avec un bon pourcentage de titulaires EN, c’est un facteur important qui est bien sûr demandé par les familles de nos élèves.

À partir de ces principes, chaque situation est bien sûr différente d’un pays à l’autre, en fonction des caractéristiques du pays, du statut de l’établissement (le nôtre n’est pas en gestion directe par l’AEFE, il est seulement conventionné, ce qui pose des problèmes, par exemple pour la gestion des collègues recrutés locaux), mais aussi du poids des syndicats et de la représentation du personnel.

L’autre point à souligner, c’est que cette situation se détériore chaque année davantage : l’AEFE voit sa subvention de fonctionnement diminuer, tout en prétendant développer davantage ses missions pour recruter dans nos lycées français de futurs  »décideurs » des pays d’accueil… Résultat : des suppressions de postes, des frais d’écolage en hausse (les familles paient pour inscrire leurs enfants, mais il existe un système de bourses important permettant aux familles aux faibles revenus d’avoir une scolarité gratuite). Et du côté de l’EN, les faibles salaires et les tristes conditions de travail font que certaines académies n’arrivent plus à disposer d’assez d’enseignants, et donc refusent des détachements, y compris à des collègues travaillant dans un pays avec une famille installée depuis longtemps. Toutes ces questions sont à l’origine de plusieurs mobilisations assez fortes ces derniers mois, dans un certain nombre d’établissements de l’AEFE.

Greve_LF-Athenes_fevrier-2017

Une grève a eu lieu en février au lycée français d’Athènes, peux-tu revenir sur ce mouvement ?

En quelques mots : pour la deuxième année consécutive, notre établissement a connu une suppression de poste en lettres, et un poste de CPE (conseiller principal d’éducation) expatrié a été transformé en résident. Planaient aussi les menaces de refus de détachement. Je passe sur les détails, mais ce qui est apparu très clairement aux yeux de tout le personnel, c’est que ces mesures auraient pour conséquence de faire prendre en charge des frais supplémentaires par le budget local de l’établissement, avec tous les risques sur les salaires des recrutés locaux et sur les conditions de travail. Et tout le monde a bien perçu que ces mesures, si on laissait faire, entraînaient un processus de déstabilisation de l’établissement, dans une phase où bien des questions se posent et localement, dans le contexte de crise grecque, et sur l’avenir de l’AEFE. La FSU a donc lancé une mobilisation à laquelle tous les secteurs se sont associés et qui a débouché sur une journée de grève appelée par les 5 syndicats français et grecs de l’établissement. Cela paraît peu, mais lancer une grève locale quand on est à l’étranger, et arriver à ce que 98 % des enseignants et environ 50 % du personnel technique et administratif y participent, c’est une réussite marquante, et lors de l’assemblée générale réunissant 70 collègues, on a bien mesuré que même s’il y avait peu de chances de faire revenir l’AEFE sur ses mesures, cette mobilisation, inédite depuis une trentaine d’années dans l’établissement, était déterminante pour la suite. D’ailleurs, suite à cette action, s’inscrivant dans un cadre de mobilisation syndicale dans tout le réseau AEFE, les services du Ministère de l’éducation nationale s’étaient engagés à ne pas refuser les détachements (promesse non respectée en ce mois de mai!).

Le climat dans l’établissement a réellement changé depuis : même si les conditions de travail sont fatigantes et risquent de le devenir davantage, le climat est à la discussion, aux échanges, sans illusion je crois, mais avec la volonté de beaucoup de collègues de résister aux aggravations de toute sorte, que ce soit par rapport à la contre-réforme du collège l’an passé ou à la charge de travail, très forte et usante, même si c’est d’une autre sorte que quand je travaillais en ZEP.

Existe-il une coordination plus ou moins permanente entre militants des différents lycées français à l’étranger ?

Une coordination de fait existe entre plusieurs lycées d’Europe, et notre action s’inscrivait dans une période de grèves et mobilisations qui a touché plusieurs établissements d’Europe et du monde. Cette coordination de fait repose avant tout sur les sections du SNES hors de France, assez bien implanté en général, et des liens sont développés entre collègues et établissements grâce notamment à un stage SNES d’Europe organisé chaque année par le SNES national, avec une bonne participation et des suites en termes de contacts qui permettent d’être plus efficaces en période de mobilisations. Il faut s’imaginer l’isolement relatif quand on est 1 établissement français dans 1 pays : si on peut assurer les collègues que nos collègues d’Italie ou de Hongrie se mobilisent aussi, c’est un encouragement à  »y aller aussi  » !

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Pendant cette grève, avez-vous pu agir en lien avec les parents d’élèves? Avec les élèves ?

C’est là notre point faible dans cette mobilisation : comme il a fallu se mobiliser très vite, avec un travail d’explication sur le contexte et les conséquences des mesures pour le personnel et l’établissement, on n’a pas eu le temps d’informer les parents d’élèves avant notre action, contrairement à d’autres mobilisations plus faciles car impulsées par les syndicats nationaux français, et que nous avions donc à relayer en montrant leur pertinence pour la situation locale. Nous avons réussi à discuter un peu en amont avec les représentants de parents, et ensuite nous avons fait parvenir à tous les parents une lettre décrivant les problèmes qui se posaient. Mais il est clair que si les parents avaient pu s’associer à l’action, le résultat final aurait peut-être été le même, mais cela aurait été plus délicat pour la direction de l’AEFE : du fait que les parents paient les frais de scolarité, avec jusqu’ici une forte exigence d’un enseignement Education Nationale, la suppression de postes de titulaires EN aurait été plus difficile à faire passer. On l’a constaté au Conseil d’Établissement : l’an passé, les représentants de l’administration ont justifié la suppression d’un poste de lettres en déclarant que la France avait d’autres priorités économiques que la Grèce, et c’était quasiment un acte patriotique d’accepter que notre poste soit supprimé pour être réimplanté dans un pays d’Asie, où les lycées français semblent manquer de titulaires de l’EN faute de moyens ! Rien de tel cette année avec la nouvelle suppression d’un poste: l’administration a fait profil bas, et pas un seul membre du CE n’a voté pour la suppression, qui a ensuite été effectuée par l’AEFE, le vote local du CE n’étant que consultatif.

Quant aux lycéennes et lycéens – notre établissement comporte des élèves de la maternelle à la Terminale – ils ont su généralement la raison pour laquelle ils n’auraient pas de cours, mais n’ont pas agi de leur côté. A l’étranger, il est difficile pour les élèves d’un établissement français de développer des mobilisations lycéennes locales ou reliées à des mobilisations françaises. Par contre, nos élèves, et bien sûr avant tout celles et ceux de la section grecque, sont très sensibles aux mobilisations de jeunes en Grèce, et ont participé à des titres divers à des mobilisations anti-fascistes ou anti-guerre, comme lors des guerres en Irak.

Du fait d’être un lycée français à l’étranger, les militant.e.s syndicaux encourent-ils / elles des risques particuliers ?

 Là encore, ce n’est sûrement pas la même chose de travailler dans un pays comme la Grèce ou des pays -j’allais dire en état d’urgence !- où le droit d’expression est ouvertement réprimé pour des raisons politiques ou religieuses. Nous sommes soumis en tant que détachés de l’état à un certain devoir de réserve, mais quand nous exprimons ouvertement notre solidarité avec le peuple grec écrasé par la politique de la troïka ou menacé par les crimes des nazis grecs, ou avec les réfugiés pour lesquels le peuple grec exprime une solidarité -on ne le dira jamais assez- extraordinaire dans le contexte de misère économique actuel, aucun militant syndical n’a connu de problèmes, et cela pour la raison supplémentaire que nous vivons au quotidien ces problèmes avec nos élèves, au sein de nos familles : plusieurs de nos collègues ont leur conjoint grec au chômage… Maintenant, que l’administration préfère ne pas avoir de force syndicale en face d’elle, c’est une évidence ! Mais en cela l’administration a doublement tort : d’une part parce que le syndicat constitue souvent une mémoire de l’établissement, alors que les directions expatriées sont fréquemment renouvelées ; mais surtout parce qu’au moins dans un pays d’Europe, être enseignant détaché n’est pas comme on se l’imagine encore parfois le paradis par rapport à l’enseignement en France, et du coup, les enseignants ont le réflexe syndical, soit en se syndiquant, soit en votant largement lors des élections de représentants. Dans notre établissement, les enseignants du primaire votent à pas loin de 100 % , au secondaire, notre liste unique est approuvée par environ 90 % des collègues (quelques abstentions et blancs), et nous nous efforçons d’organiser chaque mois l’heure d’info syndicale sur le temps de travail qui est une véritable petite AG, très utile pour tout le monde.

Comment sont entretenus les liens avec les centrales syndicales basées en France ? L’éloignement géographique pose-t-il des difficultés particulières ?

Pour nous, l’éloignement n’est pas un problème, les liens sont réguliers, mais la vie syndicale est comme partout : difficile par manque de temps pour se réunir, pour évoquer les problèmes de fond. La participation aux discussions nationales est comme souvent réduite surtout aux votes d’orientation, et c’est effectivement un point où on peut sentir une différence entre  »syndiqué » et  »syndicaliste » : en tant que militant de l’Ecole Emancipée, et relayant régulièrement des analyses de l’EE, je tiens bien sûr à ce que notre section, parce qu’elle est active au quotidien sur notre lieu de travail, participe à ces votes de congrès, et, je crois que c’est humain, les votes largement en faveur de l’EE traduisent en grande partie une forme de confiance au militant EE que je suis plutôt qu’une conviction sur la justesse de toutes nos thèses de congrès ! Mais justement, c’est cela qui me passionne dans la vie syndicale : au-delà des divergences de tendance ou d’orientation, ce qui est déterminant, c’est la réalité d’un véritable travail d’équipe sur le terrain. De ce point de vue, je crois que nous avons dans l’établissement la confiance de nos collègues parce que les propositions que nous pouvons faire sont le produit d’un travail d’équipe, que nous faisons connaître et discutons par exemple lors des heures d’info syndicale. C’est aussi cette expérience locale qui fait que je regrette la lenteur des avancées dans les discussions et actions unitaires nationales entre la FSU, la CGT et SUD.

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Entretenez-vous des liens avec des syndicats grecs, notamment des syndicats de l’enseignement?

Nous avons de bons rapports avec les deux sections syndicales grecques de notre établissement. Mais, même si dans une période antérieure, le SNES de l’Institut Français a eu des contacts avec OIELE (Fédération des enseignants du privé) et, lors de passages de responsables nationaux du SNES, avec OLME, le syndicat des enseignants du secondaire public, aujourd’hui, nous n’avons pas de contact. En outre, un syndicat comme OLME, qui a été à la pointe des mobilisations syndicales contre les memorandums, parait en retrait ces derniers temps, même si ceci est sans rapport avec cela.

Menez-vous certaines luttes ou campagnes communes avec des organisations grecques ? Participez-vous à des événements internationaux comme le 1er mai ?

 On peut compter sur les doigts des 2 mains les fois où on a sorti nos drapeaux FSU dans les rues d’Athènes : c’était principalement lors d’initiatives comme le Forum Social (FSE). A titre individuel, des collègues travaillent dans des associations de solidarité ou participent aux manifs des organisations ouvrières. Cette année, on a discuté d’une participation de la FSU à la manif athénienne du 1er mai sur le thème  »Non au F Haine, mobilisation contre les politiques d’austérité », mais sans résultat. Cela dit, ce n’est pas plus mal peut-être : vu la dispersion dans l’espace des différents cortèges des syndicats grecs, on aurait eu du mal à savoir où se placer !… Mais on ne peut pas être indifférent aux évolutions dans le contexte syndical grec, où se pose de manière urgente la question d’une authentique relance de masse et unitaire des mobilisations syndicales.

Propos recueillis par EB le 27 mai 2017.

   

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