« Quand ils ont fermé l’usine »

Le Collectif du 9 août, composé de 9 chercheur.e.s en sociologie et en sciences politiques, vient de publier aux éditions Agone Quand ils ont fermé l’usine. Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée. Ce livre relate et analyse la lutte des salarié.es de l’usine Molex (fabrication de connecteurs) de Villemur-sur-Tarn, dans la région toulousaine, contre la délocalisation de l’activité et la fermeture du site. Issu d’une enquête collective et écrit à 18 mains, ce livre tente d’expliquer pourquoi, parmi des milliers d’autres, cette mobilisation a fait l’objet d’une attention médiatique et politique nationale.

« Un avion qui se casse la figure »

Il est 11h30, le 23 octobre 2008, lorsque les haut-parleurs de l’usine appellent les salariés à se rassembler. Dans la cour, les représentants syndicaux lancent avec effroi : « L’usine va fermer. » Stupéfaits, les salariés présents cessent aussitôt le travail. Les autres apprennent la nouvelle par téléphone, sur leur lieu de vacances ou dans les travées d’un supermarché. Une ouvrière de quarante-six ans, entrée à l’usine en 1979, se remémore l’événement :

Patrice [représentant Force ouvrière] prend la parole et nous dit : « Voilà, l’atelier Molex à Villemur va fermer. » Et on se regarde tous, silence, on est tous anéantis. Un choc. Ça a été un choc monstre. Je ne me souviens plus de grand-chose. Et après, quand on est sortis, il y avait de tout, il y avait des gens qui pleuraient. Les gens partaient à droite, à gauche, des cris et des larmes, moi je faisais le tour du truc, on aurait dit qu’on avait assisté au crash d’un avion. Et donc là on arrête tous la production, on sort ; dans la cour, il y avait tout Labinal [l’autre usine sur le même site] qui sortait en même temps que nous. Dehors, tout était organisé : les pompiers, les psys, les ambulances, au cas où les gens…

C’était planifié ?

Oui, dehors, dedans, dans la cour, partout. Tout avait été organisé. Ils savaient que soit on peut s’énerver et tout casser à l’annonce, soit avoir des malaises, donc les pompiers ici ils prenaient en charge tous les gens qui n’allaient pas bien. Et les gens en crise, après. Et moi j’allais récupérer des gens qui pleuraient… Je ne pleure pas moi, j’étais déboussolée, je tournais en rond, et les pompiers, ils m’ont dit : « Si vous voyez des gens qui ne vont pas bien, ramenez-les-nous. » […]

Et il n’y a personne qui est devenu violent ?

Non, rien du tout. J’ai vraiment eu l’impression d’assister à un avion qui se casse la figure, comme à la télé.

Et ça a duré longtemps ?

Toute la journée. Et quand Belin [chef du service moulage] nous a dit : « On arrête toutes les machines », c’est là qu’on s’est vraiment rendu compte. On n’a plus produit. (Entretien du 18 novembre 2011.)

Huit ans plus tard, le 9 août 2016, après une longue procédure judiciaire et plusieurs revirements, la cour d’appel de Toulouse confirme le caractère abusif du licenciement des 191 salariés (sur 279 licenciés) qui ont porté plainte aux prud’hommes. Cette reconnaissance par les tribunaux de l’injustice subie ne fournit pourtant pas d’emploi au tiers des licenciés toujours au chômage près d’une décennie plus tard. Fruit d’une longue lutte qui a réuni anciens ouvriers, employées, techniciens et cadres contre leur ex-employeur basé aux États-Unis, cet arrêt constitue une victoire en demi-teinte : si l’ensemble des décisions stratégiques ayant abouti à la fermeture de l’usine ont été prises de l’autre côté de l’Atlantique, au siège de la maison mère Molex Inc., cette dernière n’a pas été reconnue par les tribunaux français comme co-employeur des salariés de Villemur. Après s’être battus contre la fermeture de leur usine, après avoir mené devant les tribunaux un combat de plusieurs années pour obtenir réparation, ceux que les médias ont appelés « les Molex » sont parvenus à faire admettre l’illégalité de leur licenciement, sans pouvoir faire reconnaître la responsabilité de la multinationale qui l’a décidé.

Des ouvriers en luttes contre le capitalisme financier

L’histoire de cette mobilisation est à la fois singulière et banale. Banale puisqu’en trois décennies deux millions d’emplois industriels ont été supprimés en France. Banale puisque plusieurs cessations d’activités se sont accompagnées de protestations des salariés licenciés. Singulière néanmoins, notamment parce que, si d’autres mobilisations, dont celle des Freescale à Toulouse ou celles des Goodyear et des Conti en Picardie, ont à la même époque bénéficié d’une forte couverture médiatique, les Molex ont profité d’un soutien politique et médiatique dont l’unanimité était inhabituelle.

La fermeture de l’usine Molex est un cas révélateur d’un phénomène massif en France : la désindustrialisation, et tout particulièrement celle des milieux ruraux et périurbains, qui s’inscrit dans un processus de long terme. Elle est l’effet concret d’une évolution du capitalisme mondialisé et financiarisé, au sein duquel les décisions de restructurations sont dictées par la valeur actionnariale, calculée à l’échelle globale, et des choix politiques effectués depuis les années 1970. Contrairement à la France, le Japon et l’Allemagne, par exemple, maintiennent voire créent aujourd’hui des emplois industriels en dépit de la mondialisation, le cas échéant par la voie des nationalisations. Comme l’écrit l’économiste Gabriel Colletis, c’est en effet à partir d’une « base productive que [des groupes dans ces pays] ont déployé leurs ventes à l’étranger, dynamisant ainsi les exportations de leur pays d’origine ».

Villemur est un cas parmi d’autres de bourgs dont l’histoire contemporaine est marquée à la fois par l’intégration à des pôles urbains et par la désindustrialisation. Depuis le début des années 1980, la composition sociale de la population de Villemur se modifie et la part des actifs résidents Villemuriens membres des classes populaires diminue lentement. En 1982, 63 % des actifs résidents sont ouvriers ou employés contre 58 % en 2013, tandis que la population passe de 4 415 à 5 763 habitants. […] au moins 40 % de la population résidente ayant un emploi travaille [à ou autour de Toulouse] ou dans des communes avoisinantes. La fermeture de l’usine Molex s’inscrit donc dans un cadre plus large de transformation de ce bourg rural industriel en petite ville périurbaine. Dans cette configuration, des pratiques de sociabilité associées aux classes populaires des espaces ruraux peuvent néanmoins perdurer chez des personnes socialisées à une époque pas si lointaine où Villemur échappait davantage aux logiques de la périurbanisation.

Le conflit Molex apparaît symptomatique d’une confrontation entre une conception localisée et productive de l’économie d’une part, et une conception internationalisée et financiarisée d’autre part, conflit que l’on retrouve dans les prises de position tant des ouvriers et employés que des cadres et des dirigeants. En 2013, le groupe Molex détient quarante-cinq usines dans dix-sept pays et emploie plus de 36 000 salariés. La fermeture du site de Villemur-sur-Tarn fait partie d’un processus de désindustrialisation mené à l’échelle européenne. En effet, le groupe voit sa valeur boursière s’accroître à mesure que sa production est délocalisée en 2008 et 2009, avec la fermeture de quatorze usines européennes et le licenciement de 7 000 salariés, puis la réembauche de 12 000 salariés dans les deux années suivantes, principalement en Asie où se situent les salaires les plus bas et l’essentiel des clients ciblés pour l’avenir. En 2013, le groupe est revendu pour 7,2 milliards de dollars à Koch-Industries, une des plus grandes sociétés industrielles privées des États-Unis. L’enquête de terrain permet de rendre compte des réactions, du vécu et des effets de ces décisions industrielles sur les populations qui en subissent les conséquences, au-delà des seuls chiffres de la statistique.

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Une fermeture d’usine…malgré quelques victoires

Surtout, la lutte des Molex se distingue par ses relatifs succès. Avant tout, il y a l’unité syndicale qui a réuni cadres, techniciens, employés et ouvriers autour d’une même cause : l’emploi. Vient ensuite la couverture médiatique du conflit, qui a certainement contribué en retour au maintien du collectif. Enfin, il y a la sauvegarde d’une modeste production, d’abord indirectement subventionnée et dépendante de la multinationale Molex et qui s’est ensuite développée et autonomisée. De ce point de vue, l’entreprise de Villemur-sur-Tarn constitue un cas d’école des résistances par le bas à la financiarisation de l’économie mondialisée.

La lutte des Molex montre que le désengagement croissant des classes populaires à l’égard des institutions politiques n’est pas nécessairement synonyme de dépolitisation. Si d’autres travaux réhabilitent les pratiques de celles et ceux qui militent au quotidien dans les syndicats et partis, cette mobilisation révèle également que des citoyens éloignés des institutions peuvent trouver les ressorts d’un investissement politique durable dans des pratiques de la vie quotidienne.

L’exploration au ras du sol des formes de politisation les moins visibles permet de comprendre les ressorts de la mobilisation contre cette fermeture d’usine et ses suites, sous réserve de considérer l’adéquation (plus ou moins harmonieuse ou aboutie) de cette production du politique hors de ses cadres habituels non seulement avec ses formes syndicales et collectives les plus institutionnalisées, mais aussi avec les médias dominants et l’appareil légal et judiciaire. La lutte des Molex nous a offert la possibilité d’observer les forces mais aussi les faiblesses et les limites de ce que James Scott appelle les « armes des faibles », qui trouvent leur source dans le fort ancrage local d’une part conséquente des salariés et de l’usine elle-même.

Il s’agit donc de saisir ce que peut représenter un mouvement politique en milieu populaire et périurbain à l’orée du xxie siècle. La lutte et ses suites ont été rythmées de bout en bout par des moments marquants d’occupation de l’espace public et par des épisodes judiciaires tantôt victorieux, tantôt amers. Nous avons de fait, au fil de sept années d’enquête et d’écriture, partagé les espoirs et les déceptions des salariés licenciés. Les stratégies de lutte et leur judiciarisation, les usages du droit (tant par la direction de Molex Inc. que par les salariés) et les stratégies de la rue apparaissent inséparables. Face à l’élargissement mondial des chaînes d’interdépendances économiques, le retour et le recours au droit national – en dépit de ses limites, notamment dans sa dimension exécutoire – ont semblé seuls en mesure de contrarier momentanément une multinationale située outre-Atlantique. Il est particulièrement frappant de voir s’opposer, au travers de ce conflit social et judiciaire, une culture juridique des salariés adossée au droit social français et une culture juridique internationale des cadres dirigeants adossée au droit des affaires.

En adoptant une démarche légaliste qu’illustre le recours aux experts et aux tribunaux et en faisant le choix de la lutte pour l’emploi plus que pour le montant des indemnités de licenciement, les salariés de l’usine de Villemur ont emprunté un chemin différent de celui d’autres conflits sociaux médiatisés à la même époque, comme celui de Continental Clairoix. Ce dernier a longtemps été associé aux destructions matérielles intervenues dans la sous-préfecture de Compiègne : sur le modèle des grandes grèves de l’usine Chausson de Creil en 1993, les Conti s’étaient organisés en AG et avaient créé un organe exécutif des luttes, actif pendant quatre mois et composé d’une cinquantaine de membres, sans tenir compte de la représentativité syndicale. À l’inverse, la lutte des Molex a été marquée dès le début par une unité syndicale et des pratiques de mobilisation perçues dans l’ensemble comme légales (manifestations, recours juridiques, etc.). Le conflit de Continental Clairoix s’est caractérisé par la rupture fortement relayée par les médias avec les instances nationales des syndicats lorsqu’un des leaders locaux, Xavier Mathieu, avait employé le mot « racaille » pour les qualifier sur l’antenne de France Info, tandis que les Molex ont bénéficié des soutiens politiques et syndicaux les plus divers, notamment avec les visites de Bernard Thibaut et Philippe Martinez – alors secrétaire général de la fédération CGT de la métallurgie – à Villemur. Enfin, le fait d’avoir cherché très rapidement à négocier des indemnités aussi élevées que possible du fait de l’absence totale de perspectives pour l’usine de Clairoix distingue également fortement la mobilisation des Conti de celle des Molex, qui avaient pour mot d’ordre la « réindustrialisation de la France ». Reste que les salariés ont échoué dans leurs différentes tentatives de mettre juridiquement en cause l’entreprise états-unienne. L’éloignement croissant des centres de décision vis-à-vis des lieux de production renforce à cet égard les inégalités de pouvoir et de ressources dont disposent les différents acteurs, même quand la couverture médiatique penche du côté du travail et non du capital.

L’importante visibilité et le traitement journalistique du conflit Molex constituent d’ailleurs une anomalie sociologique : victimes d’un parmi plus de mille autres plans de sauvegarde de l’emploi (PSE) en 2008, ces 279 salariés licenciés d’une ville de 5 000 habitants du Sud-Ouest de la France ne peuvent pas faire valoir les ressources économiques, sociales et culturelles que les sociologues spécialisés ont identifiées de longue date comme favorisant une inscription à l’agenda politico-médiatique. Pourtant, de façon exceptionnelle, le cadrage journalistique du conflit est salué par les salariés licenciés qui l’estiment profitable à leur cause. Non seulement les porte-parole ouvriers sont demeurés les principales sources d’informations des professionnels des médias, mais de surcroît leur grille d’interprétation de la situation semble s’être imposée à tous ou presque. Pour en rendre compte, il faut s’intéresser dans le détail aux compétences et savoir-faire militants et médiatiques qui ont été mobilisés par les délégués syndicaux comme par bien d’autres acteurs du conflit. Il y a, notamment, la consécration médiatique d’une identité publique revendiquée comme « ouvrière » (un peu plus de la moitié des salariés licenciés sont des ouvriers et ouvrières stricto sensu). Une telle image s’avère particulièrement efficace auprès des journalistes des médias nationaux venus couvrir le conflit, ce qui peut surprendre, tant les ouvriers et plus largement les classes populaires sont habituellement ignorés voire stigmatisés par les professionnels des médias. Ces salariés ont ainsi réussi à retourner le stigmate en ressource médiatique.

Collectif du 9 août, Quand ils ont fermé l’usine. Lutter contre la délocalisation dans une économie globalisée, coll. L’ordre des choses, Agone, 2017

   

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