Le quota

On a pu lire récemment dans la presse que, lors de l’affaire de faux espionnage qui a secoué l’entreprise Renault en 2011 et qui a valu à trois de ses cadres d’être accusés à tort et ignominieusement chassés, la direction de l’entreprise avait envisagé l’éventualité que ses trois collaborateurs soient conduits à un acte désespéré, et plus précisément à un suicide, par les sanctions extrêmes qu’elle avait décidé de leur infliger.

Dans cette perspective pour le moins fâcheuse, les responsables de la communication du groupe avaient été chargés de préparer deux communiqués, le premier au cas où l’un des accusés aurait « tenté de mettre fin à ses jours », et le second au cas où sa tentative aurait malheureusement réussi. Comme l’a déclaré une porte-parole de la direction, « en tant qu’entreprise du CAC 40, en cas de crise, notre communication envisage toutes les possibilités et celle-ci en faisait partie ; c’était de l’anticipation pure, des éléments de langage pour être prêt à répondre aux journalistes ».

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On peut mesurer la pureté de cette anticipation au fait que, dans l’hypothèse où l’un des accusés aurait effectivement mis fin à ses jours, on avait prévu de rajouter au texte initial du communiqué une phrase pour assurer la famille du défunt que Renault « pensait particulièrement » à elle ! Magnifique témoignage, on en conviendra, de la compétence managériale et de la capacité des cadres supérieurs d’un grand groupe industriel à tout planifier dans les moindres détails, et en même temps du bouleversant degré de compassion et de chaleur humaine auquel ils sont capables de s’élever.

2011-08 185

On peut faire toutes sortes de commentaires autour de cette triste affaire. Pour ma part, je me bornerai à remarquer qu’elle est, par bien des aspects, exemplaire de ce qu’est devenu le monde dans lequel nous vivons. Ce monde est en guerre et cette guerre est totale, simultanément, ou tour à tour, économique, sociale, politique, militaire, psychologique, et même sainte. Elle donne le droit à tous les états-majors de toutes les armées de la planète, engagées sur tous les champs de bataille, chez France Télécom ou chez Renault comme en Irak ou en Afghanistan, de faire en toute légalité, et en toute fierté, autant de victimes qu’il en faut pour remporter la victoire, y compris dans les rangs de leurs propres combattants, dont tous les hauts commandements civils et militaires sont officiellement autorisés à sacrifier un certain pourcentage. En retour, les sacrifiés ont l’assurance que la nation tout entière gardera une pensée particulièrement émue pour leurs familles et que leurs noms resteront gravés dans le marbre de quelque monument commémoratif.

La directrice de la communication de chez Renault était donc parfaitement fondée à dire ce qu’elle a dit. Elle a prouvé qu’elle avait l’étoffe d’un vrai manager et en a d’ailleurs été récompensée par une promotion au poste de chef de cabinet du grand patron. Celui-ci, qui n’est assurément pas un novice, a compris que cette femme était de la race des bons serviteurs du Capital, il a reconnu en elle un de ces indispensables auxiliaires du patronat dont le zèle inlassable permet aux états-majors des entreprises de mettre en œuvre leurs stratégies économiques et de programmer sereinement, le cas échéant, au gré de quelque plan social de restructuration-compression-fusion-délocalisation, la mort économique d’un nombre déterminé de salarié-e-s. Et tant pis si dans le feu de la bataille, quelques-un-e-s passent physiquement par la fenêtre ou se tirent une balle dans la bouche ; ils font partie du quota de « pertes » dûment prévu par les services de « gestion des ressources humaines » qui n’ont plus qu’à publier la version appropriée d’un communiqué pour les médias, celle qui comporte une « pensée particulière » pour les familles des victimes.

Posons-nous donc la question : que deviendrait le système capitaliste dans son ensemble s’il n’était plus porté par l’adhésion servile, pas seulement des cadres sur-diplômés et grassement rétribués, mais aussi et surtout, hélas, des petits et moyens salariés qui sont la chair à canon de la guerre économique et qui obéissent aveuglément à leurs généraux fous et à leurs officiers supérieurs arrogants ? Eh bien, c’est tout simple, le système s’effondrerait dans l’instant.

— Alors, qu’est-ce qu’on attend pour le laisser tomber ?

— Ah, c’est que, voyez-vous, le management actuel du groupe France, ce qu’on appelle « la gauche socialiste », sa prétendue volonté de changement, ce n’était rien que de l’« anticipation pure », de la pure fiction, rien que des « éléments de langage », histoire de faire campagne et de décrocher une promotion, quoi !

Alain Accardo

Chronique parue dans le journal La Décroissance, du mois de novembre 2012.
——
Alain Accardo a publié plusieurs livres aux éditions Agone : De notre servitude involontaire (2001), Introduction à une sociologie critique (2006), Journalistes précaires, journalistes au quotidien (2006), Le Petit Bourgeois Gentilhomme (2009), Engagements. Chroniques et autres textes (2000-2010) (2011).

   

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